Aux portes de Bouaké, le centre de Manikro, où exerce le chirurgien Lanciné Kaba depuis 2020, assure la prise en charge des cas compliqués des maladies tropicales négligées cutanées. Le centre ivoirien renaît, après des années d’abandon.

 

Un sourire lumineux éclaire le visage de la jeune femme. Allongée sur un lit d’hospitalisation, elle laisse apparaître, sous son pagne bigarré, une jambe serrée l’un large bandage allant du genou jusqu’au pied. « Je m’appelle Rachel, j’ai 28 ans, j’ai été opérée il y a deux semaines ici à Manikro, d’un mal qui a commencé quand j’avais 8 ans. » Ce mal, c’était la filariose lymphatique : une maladie parasitaire caractérisée par une augmentation anormale du volume des membres – l’éléphantiasis. Enfant, Rachel s’est levée un matin, avec un pied enflé. Le remède traditionnel l’a soulagée un temps, mais les gonflements ont repris tous les ans en s’accentuant. Ses études ont dès lors été marquées par la crainte constante de ces crises annuelles : « Quand le mal venait, je passais un ou deux mois à la maison ; arrivée en classe de troisième, ça me fatiguait beaucoup, je pleurais tellement j’avais mal, les professeurs m’encourageaient et je me battais. » Malgré la maladie qui endolorit et déforme peu à peu son pied et sa jambe qu’elle cache sous de longs pantalons, Rachel passe avec succès une licence d’anglais. Au même moment, suivant une recommandation, elle prend contact avec celui qui allait la soulager enfin : le Dr Lanciné Kaba, l’un des deux chirurgiens du pays à opérer les patients atteints d’éléphantiasis. Celui-ci a exercé pendant 20 ans, en chirurgie plastique et reconstructive, au sein de l’établissement public l’Institut Raoul Follereau de Côte d’Ivoire (IRF-CI), à Adzopé. En 2020, il est envoyé à Bouaké, comme responsable de l’antenne de l’IRF-CI de Manikro et pour y relancer l’activité chirurgicale suspendue depuis 2002.

Une nouvelle vie commence pour Rachel, opérée d’une éléphantiasis, elle a commencé à enseigner en septembre dernier. ©Marie-CapucineGaitte

À l’ombre des conflits, le centre dépérit

Septembre 2002 : la Côte d’Ivoire traverse une crise politique et militaire majeure. Au centre du pays, la ville de Bouaké est au cœur des troubles. À 12 km de là, le centre de Manikro est frappé de plein fouet : le médecin léprologue, le personnel paramédical et les malades pouvant se déplacer quittent la région pour rejoindre l’IRF-CI d’Adzopé, à proximité d’Abidjan. Laissé à l’abandon, le centre de Manikro est pillé. En 2012, à l’issue de la dernière crise électorale, les soignants rentrés à Bouaké découvrent un établissement enfoui sous la végétation, des bâtiments privés de toits et de câbles électriques : « il faut imaginer une zone de guerre, explique un témoin, le mobilier, les lits des malades, les portes, tout avait été pillé. » Des travaux de réhabilitation sont entrepris par l’État ivoirien. À l’arrivée du Dr Lanciné Kaba, en 2020, le centre peine toutefois à reprendre vie : les bâtiments rénovés huit ans plus tôt n’ont guère été entretenus et les patients atteints de lèpre et d’autres MTN cutanées traversent encore le pays pour être pris en charge à Adzopé. Pierre Velut, représentant de la Fondation Raoul Follereau, découvre le centre de Manikro à la même époque : « les premiers temps, la tâche paraissait énorme, les bâtiments étaient dégradés et l’équipe soignante restreinte. »

La salle de soin des patients atteints de MTN cutanées est aujourd’hui réhabilitée ©RalphGroupeStudios

Le retour des patients à Manikro

Attirer, de nouveau, les personnes atteintes des maladies tropicales négligées (MTN) cutanées, notamment les cas compliqués de lèpre et d’éléphantiasis relevant de la chirurgie, tel était l’enjeu au début des années 2020. « Le centre est très grand, poursuit Pierre Velut, alors nous avons commencé par de petits projets en privilégiant d’abord le bâtiment dédié à la lèpre ». La direction de l’IRF-CI (le Pr Vagamon, directeur général, et le Dr Kaba), l’assistante sociale du PNLUB-MCUE sœur Tano Akoua et Pierre Velut, se donnent pour priorité d’améliorer le cadre de vie des patients. En 2022, le pavillon d’hospitalisation des patients atteints de la lèpre et des MTN cutanées est rénové : les peintures sont rafraichies, les robinets réparés, des rideaux posés dans les chambres. Puis, le pavillon est équipé de 34 lits d’hospitalisation et des paravents sont installés afin de préserver l’intimité des patients.

Le Dr Kaba, rejoint par deux assistants, reprend l’activité chirurgicale : « Les activités ont vraiment commencé après ces travaux : depuis 2021, nous avons ainsi réalisé 305 interventions sur 99 patients atteints de MTN cutanées, avec l’aide de la Fondation indispensable notamment pour les cas d’éléphantiasis comme Rachel, dont la prise en charge est très coûteuse (environ 1 500€). » En 2024, l’équipe chirurgicale est rejointe par un médecin de la Fondation, spécialiste en épidémiologie et santé publique, le Dr Romuald Assoclé qui assure depuis lors, avec trois infirmiers et deux aides-soignants, les consultations quotidiennes, le dépistage et le suivi des malades : « à mon arrivée, le centre était réhabilité mais la fréquentation était limitée car la prise en charge était surtout chirurgicale ; trois mois plus tard, nous avons quasiment multiplié par deux le nombre de consultations ! et actuellement nous recevons entre 10 et 20 personnes par jour. »  

Une alimentation saine et suffisante est indispensable à la guérison des patients, des repas sont désormais distribués 3 fois par jour aux patients hospitalisés. ©Marie-CapucineGaitte

Un suivi psychosocial essentiel

Alors que les patients commencent à affluer vers le centre, d’autres besoins sont mis en lumière par l’assistante sociale sœur Tano Akoua : l’absence de lieu d’écoute adapté et la précarité alimentaire de certains patients. « Avec les médecins, nous faisons tout pour obtenir une guérison complète, physique et psychique, et cela passe aussi par le soutien moral et par l’alimentation, explique-t-elle, si le patient se voit en bonne forme et a une bonne estime de lui, il repart regénéré ! » Une salle socio-éducative est aménagée en 2024, avec l’aide de la Fondation, où les patients peuvent trouver un lieu d’écoute et un espace de jeux. Dans la foulée, l’IRF-CI établit une assistante sociale à demeure à Manikro, afin de relayer sœur Tano Akoua qui assure un suivi des malades dans tout le pays.

Par ailleurs, une cuisine est construite et un prestataire prépare trois repas par jour pour les patients : un bienfait pour les malades malnutris, telle qu’a pu l’être Jeanne d’Arc, une femme de 31 ans touchée par la lèpre. Celle-ci se présente à Manikro en 2024, avec de gros boutons sur le corps, des érythèmes noueux lépreux (ENL) ; le traitement pris, les lésions disparaissent et elle rentre chez elle. Mais au village, les ENL réapparaissent et par trois fois, Jeanne d’Arc se présente au centre pour être soignée. Une répétition qui intrigue le Dr Assocle : « avec sœur Tano, on a cherché les raisons pour lesquelles Jeanne d’Arc rechutait et on a compris que la nourriture manquait au village, alors la Fondation l’a aidée à lancer une activité de vente de poissons grâce à laquelle elle peut subvenir à ses besoins, et depuis elle va bien ! Ça a été une leçon pour moi, j’ai vu l’importance du suivi social. »

Après des années d’abandon, le centre de Manikro a repris vie, au centre du pays. Les patients arrivent désormais d’Odienné, de Khorogo, de tout le nord et le centre de la Côte d’Ivoire. Et le Dr Kaba se réjouit de voir se lever une jeune génération de chirurgiens prêts à se former et prendre le relais. 

Réhabilité, équipé, et doté d’une équipe soignante, le centre de Manikro renaît et attire les patients du nord et du centre du pays. ©RalphGroupeStudios

 

Éclairage : la filariose lymphatique

La filariose lymphatique est une maladie causée par des vers filaires, endémique notamment en Afrique subsaharienne. En 2018, 51 millions de personnes avaient été atteintes. L’être humain est infesté, souvent dans l’enfance, lorsqu’il est piqué par des moustiques transmettant les larves infectieuses. L’infection peut être asymptomatique ou entrainer une augmentation anormale du volume de certains membres (lymphœdème ou éléphantiasis), avec des douleurs importantes et des répercussions sur la vie sociale du malade. Dépisté tôt, le malade peut recevoir un traitement antiparasitaire. Mais à un stade avancé, les soignants ont recours aux bandages compressifs et au drainage lymphatique, et en dernier recours à la chirurgie.