En Guinée, dans le centre de Kindia, Mariame a pris la suite de son père, un infirmier s’étant dévoué aux malades de la lèpre durant près de 40 ans.


Le soleil tombe droit sur la ville de Kindia, en Basse Guinée, et son centre de prise en charge des invalidités de la lèpre. Dans la salle de soins, un patient peine à tourner les pages, une à une, d’un cahier. À ses côtés, une jeune femme à la robe pourpre l’encourage doucement. «
On travaille avec du matériel simple, un cahier, un bout de bois » indique-t-elle, « et on montre au malade comment faire pour qu’il puisse le reproduire une fois rentré en communauté. » Mariame est chargée des soins et de l’éducation sanitaire au centre de Kindia. D’un geste, elle pointe le bureau qui a été celui de son père quelques années auparavant. « Mon père, Abdullaï Koba Bari, était infirmier, quand j’étais petite je venais ici au centre, et je l’accompagnais dans les villages : les gens s’en souviennent encore, quand je les rencontre ils sont contents de savoir que j’ai pris sa suite. »

Un pionnier de l’ombre

Abdullaï Koba Bari est de la génération des soignants formés sur la lèpre à la fin des années 1980, alors que les malades se comptaient par milliers dans le pays. Le travail des infirmiers consistait à dépister la lèpre et suivre les traitement. Koba Bari y ajouta rapidement une autre tâche, peu prisée de ses confrères : « au fur et à mesure, j’ai constaté que les malades de la lèpre avaient des infirmités et des plaies, alors de ma propre initiative j’ai décidé de m’occuper d’eux. » La rumeur s’étendit rapidement dans la préfecture, et les soignants lui envoyèrent les malades présentant ces plaies redoutées. « Ils leur disaient « allez-y voir Koba ! » C’était parfois difficile car il fallait trouver les antiseptiques, les pansements, on n’avait peu de moyens et peu d’informations, des malades sont morts dans mes bras, c’était comme ça… » se rappelle l’homme, le regard au loin. Devenu contrôleur lèpre de la commune de Kindia, l’infirmier continuait d’héberger chez lui les malades les plus indigents, leur fournissant soins, toit et repas.

Quoique discret, son travail finit par être connu du Dr Fatoumata Sakho, à l’époque coordinatrice du Programme national de lutte contre la lèpre, et du Dr Michel-Yves Grauwin, médecin de la Fondation Raoul Follereau. « Ils ont apprécié mon travail et m’ont envoyé me spécialiser sur la prise en charge des séquelles de la lèpre, au centre de Macenta, en Guinée forestière ». En 2010, le centre de Kindia devient à son tour, pour la Basse-Guinée, un centre de prise en charge des invalidités et de réadaptation physique (PIRP) des malades de la lèpre. « On a alors soigné beaucoup de malades, on s’occupait de leurs plaies, et la Fondation Raoul Follereau finançait les consommables, les repas des malades, les motos et le carburant. » 

Tourner les pages d’un cahier : une tâche ardue lorsque les nerfs des mains sont atteints par la lèpre. ©Marie-Capucine Gaitte

« Ce que les hommes font, tu peux le faire »

À la maison, parmi ses 13 enfants, Koba Bari reconnut en sa fille aînée, alors enfant, ce même sens du service, cette attention aux autres. Mariame évoque avec fierté et d’un grand sourire cette enfance particulière : « mon père venait me chercher à l’école et il m’emmenait partout, du centre aux villages isolés dans la brousse. Il me disait : « tu n’es pas née pour laver les bols ou faire des petits travaux à la maison, ce que les hommes font, tu peux le faire ». J’aimais le suivre, je lui posais des questions. Il aidait les gens, surtout les lépreux qui étaient rejetés par leur famille, il était tout le temps là pour eux. »

Fier, l’infirmier aujourd’hui à la retraite l’est également : « ma fille, elle a vu son père marcher avec les lépreux, aller au village, accueillir ceux qu’on découvrait allongés au pied de notre porte le matin. Elle a fait des études de santé et quand je suis partie à la retraite, je l’ai formée sur le tas, je lui ai montré comment nettoyer une plaie, faire le trempage des pieds, utiliser la vaseline. Je l’aime plus que tout parce qu’elle a accepté de faire mon travail, de toucher les malades de la lèpre. »

Nettoyer les plaies, faire les pansements, masser, relaxer, rééduquer : des soins pratiqués chaque jour par Mariame. ©Marie-Capucine Gaitte

Mariame et la joie de servir

Aujourd’hui, Mariame a toute sa place dans le centre, apprenant des autres infirmiers, notamment de ceux formés à la kinésithérapie. La jeune femme passe son temps avec les patients qui lui confient leurs peines : « quand ils arrivent, ce n’est pas toujours facile, ils ne peuvent plus travailler ni nourrir leurs enfants. J’aime être avec eux, les écouter. Ce qui me donne la motivation le matin, c’est de rendre les malades heureux : même si je ne peux leur donner de l’argent, je veux leur donner le sourire. La santé commence par-là ! »

Le Dr Fatoumata Sakho, devenue médecin référent de la Fondation Raoul Follereau, salue le dévouement du père et de la fille : « Koba s’occupait tellement bien, avec passion, des malades ! il m’a donné du courage pour faire avancer la lutte contre la lèpre dans le pays. Et sa fille, Mariame est une jeune femme intelligente, attentionnée, qui a le cœur pour aider les malades, elle a appris sur le tas, on l’a aidée à améliorer ses compétences et désormais on ne sent plus l’absence de son père. »

 

« J’aime être auprès des malades, surtout ceux abandonnés par leurs familles » ©Marie-Capucine Gaitte