Au sud-ouest du Bénin, la région du Kouffo a vu naître, depuis 2021, une alliance inédite entre des guérisseurs traditionnels et des médecins et infirmiers.

 

« Mon nom est T. Adjoa, je suis tradithérapeute et chef féticheur ». Entourée de jeunes mères et femmes enceintes, celle qui s’exprime (ci-dessus en photo) porte la toque de sa fonction pour accueillir les visiteurs du jour, parmi lesquels Paulin Aoulou. La rencontre entre la tradithérapeute – ou guérisseuse traditionnelle – et l’acteur social remonte à 2021. Paulin Aoulou, alors assistant social du Centre de traitement de l’ulcère de Buruli (CDTUB) de Lalo, est envoyé à la rencontre des guérisseurs de la région du Kouffo. Une première tournée qui va marquer une rupture : « Pendant longtemps les tradithérapeutes se sont sentis lésés, mis à l’écart des systèmes de santé » explique Paulin Aoulou, « certains estimaient même que l’intervention des agents de santé constituait une menace pour eux. Nous avons échangé et convenue que nous cherchions tous le bien-être de la population et que nous pouvions travailler ensemble ».

La naissance de liens de confiance

A quelques kilomètres de là, dans un village, un autre chef féticheur et tradithérapeute – A.T. Clément – témoigne de cette première rencontre : « Paulin a sillonné la région, il est venu voir beaucoup d’entre nous. D’autres gens avaient essayé de nous fréquenter mais ils étaient assez hautains et peu collaboratifs. Avec Paulin, dès le début c’était différent, il appelait, s’intéressait aux cas, posait des questions. La coopération s’est développée petit à petit. » En 2021, répondant à son invitation, les tradithérapeutes se rendent au CDTUB de Lalo où les médecins les forment sur l’ulcère de Buruli, le pian, la gale, la lèpre.

Plus tard, lorsque sa fille Rachel est tombée malade, le chef A.T. Clément voyant que la maladie (un ulcère de Buruli) ne relevait pas de la tradition, n’a pas hésité à confier sa fille aux soignants du CDTUB. Il rappelle volontiers la promptitude et les bons soins des soignants, ainsi que le soutien apporté par Paulin – aujourd’hui responsable des projets de réinsertion de la Fondation Raoul Follereau dans le pays. 

À chacun sa mission

Les guérisseurs reçoivent les habitants de leurs communautés pour de multiples causes. T. Adjoa, elle, s’occupe principalement des femmes aux grossesses compliquées que l’hôpital ne prend pas en charge, elle traite leurs douleurs avec des plantes. Mais elle s’occupe également de personnes présentant des maladies, des problèmes de peau ou des plaies et si le traitement à base de plantes ne suffit pas, elle les envoie vers l’hôpital. « Je commence toujours par voir s’il y a une cause naturelle ou spirituelle à la maladie ; par exemple la lèpre peut être liée à un envoûtement, je traite la cause spirituelle et ensuite j’envoie le malade à l’hôpital pour la partie médicale. » Elle apprécie la collaboration avec le CDTUB de Lalo et avec Paulin, qui fait le lien entre les soignants et les guérisseurs.

De même, le chef Clément commence par consulter les génies, le fâ, pour discerner si le mal dont souffre la personne est lié à un envoûtement. Si la consultation traditionnelle n’aboutit pas, il réfère alors le patient vers la médecine moderne, l’infirmier du centre de santé ou bien il appelle Paulin. « Parfois certains hésitent, ils ont peur d’aller à l’hôpital, alors je dois insister : c’est mauvais pour tout le monde, et pour eux et pour moi, si je ne peux les aider, il faut qu’ils aillent à l’hôpital, et moi en tant que chef, j’appuie le traitement médical. »

Paulin Aoulou, à droite, en visite chez le chef A.T. Clément. ©Marie-Capucine Gaitte

Une complémentarité essentielle

Tous en sont convaincus, la complémentarité entre la tradition et la médecine moderne est essentielle.

Chef A.T. Clément : « Il y a des maladies qu’on peut soigner avec telle écorce ou telle feuille, et il y a des symptômes très clairs qui ne peuvent être soignés qu’avec des médicaments à l’hôpital. »

Chef T. Adjoa : « Celui qui fait le traitement traditionnel ne peut pas dire qu’il est tout puissant, qu’il peut guérir toute maladie ; tout comme l’hôpital ne peut pas tout régler, il y a des maladies naturelles que l’hôpital ne peut pas traiter. La complémentarité est indéniable. »

Paulin Aoulou : « les tradithérapeutes complètent le travail des relais communautaires, des soignants sur le terrain pour la détection des cas, et ils aident à la sensibilisation des communautés et à la réinsertion sociale des malades guéris. Ils ont de l’influence dans leurs communautés, on va toujours les rencontrer quand on va travailler dans une zone. »

 

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Ce qui est vrai dans la région du centre de Lalo, ne l’est pas dans d’autres régions du Bénin. Dans l’Ouémé et le Plateau par exemple, il est beaucoup plus difficile de traiter avec les guérisseurs. Ce qui met d’autant plus en valeur la rareté d’une telle coopération dans le Kouffo.