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Jacqueline de Romilly : Le rêve n’est jamais trop grand

« Trouverai-je jamais un rêve à la hauteur de mon désir ? ». Ce rêve, Raoul Follereau l’a porté, mûri en lui et, lorsque l’occasion s’est présentée, il l’a transformé, pour des millions d’êtres, en réalité et en victoire. Avec des mots choisis, Jacqueline de Romilly ouvre des pistes et brosse le portrait de celui qui puisa dans sa foi, dans la poésie, dans les valeurs attachées à notre patrimoine culturel, la force de mener « la grande cause qu’il devait servir avec tant d’éclat ».

Naissance d’une vocation

Le monde entier connaît l’œuvre de Raoul Follereau contre la lèpre ; le monde entier connaît la générosité enthousiaste avec laquelle il mena ce combat et en fit un triomphe. On sait moins ce qui précéda et le prépara à cette action...
Quand on découvre ces débuts, on peut d’abord être surpris. Car cet homme d’action est parti de la poésie et d’une défense des valeurs attachées à notre patrimoine culturel. Mais, à y regarder de plus près, on découvre entre ces moments divers de la vie de Raoul Follereau une continuité qui me semble profondément émouvante… Cette continuité de fait compte cependant moins que la continuité intérieure d’un dévouement au cours duquel il n’a cessé de se préparer et de s’armer pour la grande cause qu’il devait servir avec tant d’éclat.

Une âme qui se cherche

La poésie vient d’abord ; elle vient tout de suite. Raoul Follereau n’avait pas vingt ans quand il fonda en 1920 la Jeune Académie ; et, aujourd’hui, le membre de la vieille Académie se plaît à saluer cette création de quelques adolescents âgés de 16 à 17 ans. Cette création était destinée à faire connaître l’œuvre des poètes ; et lui-même était un poète. Il avait déjà composé des poèmes nombreux et allait continuer - des poèmes d’amour, pour celle qui devait être la compagne de toute sa vie et qu’il avait aimée alors qu’ils ne comptaient à eux deux que trente ans, mais aussi d’autres poèmes […] où l’on voit une âme qui se cherche et exprime déjà, de façon incertaine, mais très forte, son besoin d’absolu. J’ai lu plusieurs de ces recueils, j’ai pu y voir cette inspiration lyrique sans doute et chaleureuse, mais si sincère qu’elle sonne souvent comme une confidence. J’y ai vu paraître ces anges - l’ange aux cheveux blancs ou l’ange noir - qui conseillent, et lui qui se rebelle contre les avis inquiétants. « Mais faut-il écouter les anges ? ».
J’y ai vu aussi cette attente d’un destin qui serait le sien. « Relève-toi et attends pour fixer ton destin : dans le ciel inconnu, des étoiles conspirent ».
Dans de tels textes, on voit la force intérieure qui se prépare et l’amour qui prend conscience de ses exigences. Mais en même temps, il faut reconnaître dans ces publications poétiques le désir d’aider et de partager. Et surtout il publie les autres et cherche à les faire connaitre. N’a-t-il pas écrit plus tard : « Personne n’a le droit d’être heureux tout seul » ? Mais, bientôt, ce désir d’aider prend une forme nouvelle.

Une production riche et variée

En 1927, il fonde la Ligue d’Union latine avec son organe, un journal qui s’appelle L’Œuvre latine. Certes, cette nouvelle fondation continue en un sens l’œuvre amorcée dans la Jeune Académie : on trouve dans ce journal des publications de poèmes ; il y aura aussi, à côté de ce journal, des publications de recueils de poèmes. En 5 ans, il édite 150 volumes de 100 poètes différents. D’ailleurs, Raoul Follereau écrit aussi pour le théâtre ; il a des pièces jouées parfois avec un grand succès (Petite Poupée a eu mille représentations) ; il s’adresse donc directement à un large public.
De même il y aura, organisées par la Ligue d’Union Latine, des conférences, il y aura des pièces de théâtre, il y aura des concerts avec des exposés les précédant : toute une activité qui élargit le premier dessein ; mais il y a aussi dorénavant une doctrine précise qui s’est élaborée. On en trouve le contenu dans une célèbre conférence qu’il a donnée en 1930 à la Sorbonne où il évoque toutes les valeurs que représente notre civilisation.

Du métissage à l’esprit latin

La foi chrétienne, les études gréco-latines comptent beaucoup pour Raoul Follereau puisqu’il fonde un Institut d’Union Latine pour la rénovation des études classiques. Il a conscience de ce qu’elles apportent et il le dit avec fermeté. Il va jusqu'à déclarer ces études nécessaires et indispensables. D’autres l’ont dit ou le diront : les défenses de ces études peuvent venir de divers bords […] Et j’aime que tant de voix s’entendent pour montrer les valeurs qui ont trouvé dans les premiers textes de notre civilisation, que j’appellerais européenne, une formule initiale et un élan valable pour toujours. Raoul Follereau, en effet, est de ceux qui ont conscience que ces études apportent non seulement la clarté de l’esprit, mais une réelle formation pour l’individu et pour la société. La latinité est, dit-il héritière et continuatrice des civilisations antiques. « D’ailleurs, qu’était-ce donc que la race latine, sinon déjà la résultante intellectuelle, et physique aussi, d’influences et de métissages grecs et peut-être même égyptiens ? Il n’y a plus de race latine, nous sommes tous des métis. Mais il y a un esprit latin ».
Et il aime à citer les témoignages disant qu’en elle le raisonnement, l’imagination et la sensibilité se développent parallèlement. Dans ce cas l’œuvre littéraire peut donc devenir formation morale. En somme, ces études jouent un rôle contre ce « mal du siècle » d’une société « sans idéal, vouée à des dieux tristes : science, progrès, humanité. » Cette crise, je crois est loin d’être dominée aujourd’hui.

De l’intellectuel à l’homme d’action

[...] Follereau remplit la tâche que tentent à leur tour de remplir les Directions des relations culturelles ou bien de la francophonie. Il s’occupe de tous les pays [...] Partout il s’intéresse à la création de collèges [...] Partout il fonde des bibliothèques de livres français. Et c’est une joie de le voir, dès novembre 1931, célébrer la création de 32 bibliothèques publiques et gratuites où se sont accumulés 25 000 volumes et cela continuera : d’autres bibliothèques seront créées, malgré les difficultés, à coup d’obstination et de générosité : « Il faut les créer : nous les créerons ! Ce qui nous paraissait impossible sera fait ». Et cette fierté peut sonner haut, car cela effectivement a été fait. Dans cette action menée au nom de l’idéal, on reconnaît toute la ferveur de celui [...] qui dorénavant répétait inlassablement autour de lui les mots de paix et de joie. J’avoue que j’aimerais qu’en notre monde d’aujourd’hui des voix s’élèvent parfois pour faire rayonner à nouveau de tels mots et de telles ferveurs.

Au-dessus des Andes avec Mermoz

Il faut se représenter toute la volonté, tout le besoin de donner qui a animé cette action. Il faut se représenter Follereau traversant ces pays ; par exemple, on le voit, une certaine fois, partir de Rio de Janeiro pour Montevideo, puis pour Buenos Aires, et, de là, traverser la Cordillère des Andes avec Mermoz : Raoul et Madeleine sont les premiers passagers civils de l’Aéropostale. J’aime, au passage, m’arrêter à cette association de deux hommes qui furent amis, unis par leur extrême courage et leur abnégation : Follereau et Mermoz. Mais je pense aussi à la fatigue et aux épreuves de tous ces voyages qui préparent les voyages futurs dans les pays d’Afrique ou d’Orient contre la lèpre. Dans ces voyages comme dans ceux de plus tard, sa femme fut toujours associée à ses efforts, à ses dangers…
« Au cœur des Andes, tout devient hallucinant. Toute forme de vie a disparu, des vents glacés secouent l’appareil. Alentour, ce ne sont que précipices, pics, laves, éboulis, neige. Une seule erreur du pilote et surtout une seule défaillance du fragile appareil, et c’est la mort assurée au milieu de ces éléments déchaînés. Le froid et la peur paralysent Raoul et Madeleine, mais ils ne peuvent reculer désormais. Mermoz ne dit mot et reste imperturbable. Il finit par trouver des passages et l’avion parvient sans encombre à Santiago. A l’arrivée, toujours aussi calme, Mermoz dira au jeune couple : « Moi aussi, j’ai eu peur et j’ai eu froid. Le courage c’est d’avoir peur mais de marcher quand même. » Une règle que, comme Mermoz, Raoul Follereau fera sienne toute sa vie. » 
Raoul Follereau - Hier et aujourd’hui, par Etienne Thévenin - Ed. Fayard - Extraits.

Une rencontre fortuite

En dix ou quinze ans, le poète est devenu un homme d’action. Il manque encore à cette action un but précis et déterminé auquel consacrer de telles ressources intérieures. Et là encore j’aime marquer la continuité. C’est parce qu'il avait été envoyé en Argentine, en partie par le Gouvernement français et par l’Alliance française, pour s’occuper des questions que je viens d’évoquer, que ces qualités sont apparues, qu’un journal argentin, La Nacion, l’a chargé d’une enquête sur le travail du Père de Foucauld. Avec son enthousiasme habituel, il se lançait dans cette affaire : ce qui l’a amené à de nouveaux voyages en Afrique cette fois. [...] Or, c’est dans un des voyages consacrés au Père de Foucauld que, en 1936, aux environs de Tamanrasset, Raoul Follereau fit une rencontre décisive qu’il a lui-même racontée : à l’occasion d’une panne de voiture, il rencontra les victimes du pire crime contre ces valeurs qu’il avait si passionnément défendues, les plus malheureux, les plus rejetés de tous - les lépreux. A partir de ce moment-là, sa vie leur a été consacrée.

Poète et guide d’âmes

Il y a eu cependant encore un intervalle avant que son action se précise. Cet intervalle, on en devine l’explication : la rencontre est de 1936 ; or la guerre désormais s’annonçait. Après toute son activité au service de la civilisation, de la paix et aussi de la France, Follereau ne pouvait pas ne pas tout tenter pour servir passionnément ces causes dans le domaine politique. « Le poète a à remplir un rôle social éminent et grave. Il est en quelque sorte, plus que tous les hommes d’action, un conducteur, un chef, un guide d’âmes ».
Mais après sept ans (sept ans comme le délai qui sépare la Jeune Académie de la Ligue d’Union Latine), l’action contre la lèpre est lancée. On est en 1942, cela ne s’arrêtera plus - même si l’ancien idéal survit dans la formulation même de l’œuvre, puisqu’il s’agit de lutter « contre la lèpre et contre toutes les lèpres ».

Un rêve à la hauteur de son désir

En tout cas, on aura perçu comment, même dans les faits et dans l’enchaînement tout simple qui lie une activité à une autre, il y a vraiment continuité pratique entre son action au service de la civilisation et son action contre la lèpre. C’est un enchaînement rationnel de faits qui le conduit de l’une à l’autre. Mais c’est aussi, je crois, un enchaînement plus profond. Et cet enchaînement nous révèle que la formation par les lettres, par la poésie, par la culture n’est point par essence opposée à une action généreuse, qu’elle peut, au contraire, lui préparer et lui donner son véritable éclat et son efficacité.
Dans le cas de Raoul Follereau, cette préparation a mené à la plus magnifique action qui se puisse imaginer. Certes, il n’en est pas ainsi pour tous ; mais cet exemple limite nous rappelle une règle valable pour tous : on ne saurait conduire bien sa vie ni servir bien une cause, quelle qu’elle soit, si l’on n’a pas d’abord pris conscience de l’idéal que l’on veut servir et développé les forces intérieures que l’on mettra à la suivre. L’occasion des belles actions peut se présenter ou ne pas se présenter : l’essentiel est de s’y être préparé. Raoul Follereau, on l’a vu, s’y était préparé.
Je voudrais, pour conclure, citer une phrase qui me semble annoncer en quelque façon cette vie exceptionnelle qui fut la sienne.
C’est dans le recueil des « Iles de la Miséricorde », ce vers tout simple : « Trouverai-je jamais un rêve à la hauteur de mon désir ? ». Ce rêve, Raoul Follereau l’a porté et mûri en lui, et lorsque l’occasion s’est présentée, il l’a transformé, pour des millions d’êtres, en réalité et en victoire.
Ces débuts de Raoul Follereau ajoutent donc encore à l’immense dette de reconnaissance que le monde a envers lui.

Jacqueline de Romilly
6 décembre 1997


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