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Au Mali, la société reste encore très patriarcale et peu de femmes accèdent à l’éducation. Dans un pays où 70 % de la population est analphabète, dont 80 % sont des femmes, le combat semble perdu d’avance. Pourtant, des religieuses, loin d’être résignées, se sont données une mission : promouvoir la femme.

 

Située au Sud-Ouest du Mali, la ville de Bamako a de multiples visages entre les banques ultra modernes, les parcs au bord du Niger et les marchés surpeuplés de la vieille ville. Les larges boulevards qui traversent Bamako tranchent avec le dédale de petites ruelles adjacentes de sable rouge, ponctuées de trous plus ou moins profonds et de ponts de fortune au-dessus de fossés. Quand la nuit tombe sur la capitale, le tohu-bohu s’apaise et laisse place aux aboiements des chiens errants. Quelques notes de musique lointaine percent les ténèbres de la ville peu éclairée. Dans les rues, aucune femme ne sort seule car le danger est partout. Pourtant, chaque année, elles sont nombreuses à quitter leur village natal de brousse pour trouver du travail à Bamako et fuir la misère. Perdues, souvent seules, ces femmes sont vulnérables.

 

S’affranchir, s’élever, entreprendre

 

Sans éducation et ne connaissant pas leurs droits, les jeunes filles des campagnes maliennes sont souvent les victimes de tous les abus une fois arrivées à Bamako : maltraitance, servage, prostitution… « Il est facile de trouver du travail comme employée de maison dans une famille », explique Maria, une jeune malienne de trente ans, « tu frappes aux portes et proposes tes services pour la cuisine, le ménage, les enfants… Mais tu risques de te faire complètement exploiter ! » Aucun jour de repos, logées sous l’escalier, un salaire de misère… La liste des abus est longue. Une situation à laquelle Maria a pu échapper grâce au Centre Vicenta Maria. « J’ai quitté mon village pour gagner de l’argent et aider ma mère, veuve, à survivre. A Bamako, une vieille dame m’a indiqué ce centre. » Depuis ce jour, la vie de Maria a pris un tournant.

Maria orpheline, a trouvé une deuxième famille au centre. © Marie-Charlotte Noulens

En 2000, le centre Vicenta Maria ouvre ses portes à Bamako dans le but d’accueillir les jeunes filles démunies venues des campagnes. Mais son action va bien plus loin : il promeut la femme et lui donne les clefs pour s’affranchir, s’élever et entreprendre.  « Les femmes au Mali sont encore très soumises. » Sœur Marie-Dominique est l’ancienne responsable provinciale des Religieuses de Marie Immaculée d’Afrique. Depuis près de vingt ans, la congrégation se bat pour que la femme africaine puisse être indépendante. « Nous voulons leur faire prendre conscience de leur dignité, de la beauté de ce qu’elles sont. L’avenir de l’Afrique passera par la femme, c’est une certitude », affirme-t-elle sans détour. Le centre Vicenta Maria se divise en trois structures : le centre social, le foyer et le centre de promotion féminine. Chaque année, 1 000 femmes sont orientées vers le monde professionnel. Le centre social forme une vingtaine d’employées de maison par semaine. Le centre de promotion propose trois formations différentes pour 189 femmes : coupe-couture, pâtisserie-restauration et coiffure-esthétique.

1 000 femmes orientées chaque année

Tout en longueur, recouverte de grandes glaces, la salle de classe ressemble à un studio de danse. Au programme de la journée : pose de faux ongles et cours de tressage. Chaque jeune fille est affairée sur une tête-à-coiffer au regard aussi séducteur qu’impassible. Des clientes pour le moins facile à contenter. Tresses, chignons, boucles de toutes les couleurs ornent leurs visages de plastique. « Pendant leur formation, les filles font des stages chez des professionnelles », souligne sœur Christa, « il arrive qu’elles soient embauchées à la fin du stage. D’autres veulent monter leur propre salon. » Il en va de même pour les apprenties pâtissières qui décrochent des emplois dans les hôtels huppés de Bamako. Concernant la filière couture, « c’est plus difficile pour les couturières de créer leur entreprise à cause des impôts qui sont trop élevés. Alors, elles vendent leur production sur la base du bouche-à-oreille, sans être déclarées. » Les jeunes couturières trouvent aussi du travail dans les ateliers privés de couture.

Certaines femmes viennent au centre pour coudre leur trousseau de mariage. © Marie-Charlotte Noulens

Côté centre social, les religieuses ont des exigences à contre-courant des habitudes de la société bamakoise pour protéger les employées de maison. « Nous rencontrons chaque futur employeur », explique sœur Marie-Jeanne, en charge du centre social, « nous faisons signer un contrat, entre les deux parties, conforme au droit du travail avec un salaire minimum de 20 000 francs CFA [ndlr : environ 30 €]. » Un montant relativement élevé puisque la moyenne d’un salaire d’employées de maison oscille entre 7 000 et 7 500 francs CFA. « L’employeur doit aussi fournir une chambre et la nourriture. L’employée de maison doit avoir un jour de repos par semaine. » Une association réunissant des avocats vient en aide aux religieuses en cas de litiges.

Le centre social forme les employés de maison. Elles apprennent à tenir un foyer. © Marie-Charlotte Noulens

Avec l’alphabétisation obligatoire, certaines souhaitent reprendre leurs études après la formation au centre social ou au centre de promotion féminine. « Ce qui est beau, c’est qu’elles sont ambitieuses et veulent passer les diplômes », souligne sœur Christa. Un moyen pour certaines d’échapper aux mariages arrangés.

 

Le mariage attendra

 

Dans les zones rurales maliennes, les garçons sont scolarisés avant les filles. « Les familles considèrent que c’est une perte de temps et d’argent d’envoyer les filles à l’école. La femme va être mariée et donc quitter le foyer tandis que l’homme s’installe à côté de ses parents pour reprendre la ferme ou les champs », explique sœur Marie-Dominique.  Les jeunes filles du centre Vicenta Maria sont âgées de 15 à 30 ans. « Il arrive que des filles de moins de 15 ans viennent frapper à notre porte. Dans ces cas-là, nous les emmenons à l’école et tentons de sensibiliser leurs parents », explique sœur Christa, responsable du centre.

C’est le cas de Marie-Dominique, 14 ans. Foulard noué sur la tête, un large sourire illumine son visage. Venue de Côte d’Ivoire avec son oncle, Marie-Dominique avait perdu tout espoir après le décès de sa mère. « Je ne sais pas qui est mon père. Je pensais que ma vie était terminée, sans issue… » Au centre de promotion féminine, la jeune fille est orientée vers la couture « mais ça ne me plaisait pas alors j’ai suivi le cursus pâtisserie. » Les religieuses décèlent en Marie-Dominique un réel potentiel pour les études et lui suggèrent de retourner à l’école. « Je suis en classe de 5ème », dit la jeune fille avec une pointe de timidité, « je souhaite suivre des études de lettres pour un jour devenir journaliste. » Et lorsque l’idée du mariage est évoquée, Marie-Dominique botte en touche : « la femme doit travailler et ne pas rester au foyer. Il ne faut pas être pressé et construire sa vie au fur et à mesure. »

Marie-Dominique souhaite devenir journaliste. © Marie-Charlotte Noulens

Tous les sujets qui touchent la femme suscitent de nombreux tabous dans les familles. C’est pour cette raison que les religieuses ont mis en place des causeries pour les jeunes filles du foyer. « Nous donnons des cours de biologie et d’anatomie sur le fonctionnement du corps et les maladies du type MST. Par exemple, beaucoup de jeunes filles ne savent pas ce que sont les menstruations. Elles paniquent complètement lorsqu’elles saignent pour la première fois », souligne une religieuse. Toutes les semaines, les causeries permettent d’aborder les sujets sensibles comme les grossesses précoces ou encore l’excision. « Elle sont attentives car c’est très nouveau pour elles. » Les sœurs souhaitent faire prendre conscience aux jeunes femmes de l’importance de leur rôle dans la société, de la vertu féminine et de la beauté de leur corps. « Notre corps n’est pas la propriété de l’homme », rappelle Maria lorsqu’elle témoigne lors des causeries auprès des autres jeunes filles pour les sensibiliser sur le mariage. « J’ai 32 ans à présent et je ne peux pas retourner dans mon village car je refuse de me marier. Il faut que la femme puisse être indépendante financièrement, s’élever dans la société malienne par l’étude, l’éducation et le travail. » Un défi que l’ensemble des sociétés africaines doit relever.