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L’ulcère de Buruli est considéré par l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) comme une maladie tropicale négligée dont le mode de transmission n’est pas encore connu avec certitude. Des chercheurs et médecins pointent du doigt l’environnement aquatique comme principal réservoir de la bactérie à l’origine d’impressionnants ulcères de la peau.

L’ulcère de Buruli est une maladie qui était totalement inconnue avant les années 80. « Quand j’étais étudiant en médecine, je n’avais jamais entendu parler ni vu de patients atteints et mes professeurs non plus », raconte le professeur Assé. Grand, la voix posée, le professeur Assé est le coordinateur national du Programme National de Lutte contre l’Ulcère de Buruli (PNLUB) de Côte d’Ivoire. Il a vu la maladie se propager au fil des années dans son pays et en Afrique de l’Ouest.

 

La « maladie mystérieuse »

Il n’existe pas de prévention primaire contre l’ulcère de Buruli. © Irénée de Poulpiquet

Le premier cas d’ulcère de Buruli a été dépisté en France en 1978. « Le fils d’un coopérant français, qui habitait non loin d’un barrage en Côte d’Ivoire, est rentré en France contaminé par la bactérie », raconte le professeur, « il y a eu ensuite une véritable flambée de la maladie en Afrique dans les années qui ont suivi. » Une maladie aux plaies à vif impressionnantes dont on ne savait rien à l’époque. C’est pour cette raison qu’elle fut surnommée la mystérieuse maladie de Daloa, nom de la ville où elle fut contractée. En juillet 1998, la conférence internationale de Yamoussoukro sur l’ulcère de Buruli, lancée par l’OMS, a pour conséquence de susciter un intérêt mondial pour la maladie. L’augmentation du nombre de cas laisse les scientifiques, les soignants et l’OMS désemparés. Jusqu’au début des années 2000, la chirurgie représente le seul moyen de traitement. En Afrique, une psychose s’installe : « la sorcellerie décrit les mêmes signes que l’ulcère de Buruli », souligne le professeur Assé, « il m’a fallu deux ans pour connaître les symptômes, ceux qui sont visibles avant la formation de l’ulcère. »

Il existe deux phases de la maladie. La première phase se manifeste différemment selon le patient : soit un nodule se forme sous la peau, soit une plaque dure, soit un œdème. « Je pense que ça dépend du système immunitaire de chacun. » S’il n’y a pas de traitement pendant cette phase, alors l’ulcère se forme et ouvre une plaie. C’est le stade 2. Le passage du stade 1 au stade 2 se fait en quatre semaines environ. En absence de soin, des germes colonisent les plaies béantes et étendues entraînant une surinfection de l’ulcère qui peut aller jusqu’à une infection de l’os.

 

Un fort impact sur la société

 

Pour le scientifique ivoirien, « l’ulcère de Buruli est une maladie d’aujourd’hui et de plus tard. Elle a un impact d’abord sur le malade, qui peut avoir des invalidités permanentes très lourdes, puis sur la famille et enfin sur la société. » En effet, une écrasante majorité des patients font partie de la population active. Si le patient n’est pas soigné à temps, ses séquelles seront telles qu’il ne pourra plus travailler.

Le recours à la chirurgie est fréquent pour soigner les impressionnants ulcères. © Irénée de Poulpiquet

D’autre part, dans 50 % des cas, les malades sont des enfants de moins de 15 ans. Leur hospitalisation entraîne leur déscolarisation sur une longue période. « Un enfant malade va mobiliser une personne valide de la famille. Ce qui revient à une perte de productivité dans les milieux pauvres. De plus, la maman est obligée de rester à l’hôpital ce qui désorganise complètement la cellule familiale », explique le professeur Assé.

La rééducation est toujours un est combat quotidien. © Irénée de Poulpiquet

 

Face à ce phénomène, le gouvernement a mis en place un programme national de lutte contre l’ulcère de Buruli. Le PNLUB coordonne les activités du dépistage, de sensibilisation et de prise en charge des malades dans les services spécialisés des hôpitaux publics et privés. Un protocole national de soins a été mis en place. « L’objectif est d’intégrer les malades dans le système de santé pour ne pas recréer le concept de léproserie. »  Les soins médicaux et chirurgicaux sont gratuits. La stratégie du PNLUB est de dépister les nouveaux cas de manière précoce grâce à des agents communautaires. « Nous nous appuyons sur les structures de soins de proximité dans les villages. Nous travaillons aussi en partenariat avec les écoles et formons les enseignants au dépistage. » Une stratégie payante puisque la majorité des malades ont été dépistés par leur communauté.

A ce jour, l’efficacité de la prise en charge des malades reste limitée en raison d’un arsenal thérapeutique et préventif restreint. « Il n’existe pas de prévention primaire : il n’y a pas de vaccin. D’où la nécessité de poser un diagnostic de manière précoce », précise le professeur. En clair, il ne faut pas attendre la formation d’une plaie pour parler d’ulcère de Buruli.

 

Des avancées scientifiques

 

L’ulcère se forme au niveau des articulations dans la majorité des cas. Une rééducation est nécessaire pour les patients atteints. © Irénée de Poulpiquet

Laurent Marsollier, directeur de recherche, mène des travaux au CHU d’Angers de pair avec la commission scientifique et médicale de la Fondation Raoul Follereau, sur la bactérie Mycobacterium ulcerans, à l’origine de l’ulcère de Buruli. Le CHU d’Angers travaille en étroite collaboration avec le centre de diagnostic et de traitement de la lèpre et de l’ulcère de Buruli à Pobé, au Bénin. « L’hôpital d’Angers et la Fondation ont mené des recherches ensemble depuis le début de l’épidémie en Afrique. Le professeur Grosset et le professeur Carbonnelle ont trouvé ensemble le premier antibiotique contre Mycobacterium ulcerans. » D’un point vue épidémiologique, le nombre de nouveaux cas par an diminue en Afrique. « Ce qui est bizarre », selon le docteur Laurent Marsollier. « Nous pensons que cela s’explique par une amélioration générale des conditions d’hygiène. La population a moins de contact avec les cours d’eau et les rivières grâce aux multiples forages. » En effet, les médecins supposent que le milieu aquatique est le réservoir principal de la bactérie.

 

 

En Afrique de l’Ouest, l’ulcère de Buruli est présent dans les zones forestières avec des marécages ainsi que dans les milieux arborés. « Il n’y a pas de cas d’UB dans les milieux secs comme la savane. La maladie se développe à partir d’une température comprise entre 30 et 32°C », précise le professeur Assé. La Côte d’Ivoire est le pays le plus endémique au monde de l’ulcère de Buruli.

Dans 50 % des cas, les malades sont des enfants de moins de 15 ans. © Irénée de Poulpiquet

L’émergence de la maladie corrèle avec une modification importante de l’environnement qui a entraîné la création de bas-fonds et d’eaux stagnantes. En cause : la construction de barrages et la déforestation. La perte du couvert forestier en Côte d’Ivoire est estimée à 2 756 412 hectares entre 1986 et 2000 et à 1 693 306 entre 2000 et 2015. Entre 1986 et 2000, la déforestation a été plus intense dans le milieu rural[1]. « Les populations pauvres et isolées sont les plus touchées par l’ulcère de Buruli et particulièrement dans les zones d’activités agricoles », explique le professeur Assé. Pour l’heure, aucun lien entre la déforestation et l’émergence de l’ulcère de Buruli n’a été démontré scientifiquement.

                   

 Les recherches menées au CHU d’Angers ont prouvé récemment que l’introduction de la bactérie dans l’organisme se fait par inoculation. « Aujourd’hui, nous le savons avec certitude : la bactérie rentre dans la peau des humains par une piqûre. », affirme le docteur Marsollier, « Maintenant, il faut déterminer quel est le vecteur : est-ce une punaise d’eau ou une plante ? » Les équipes poursuivent leurs recherches tandis que de nouveaux cas d’ulcère de Buruli ont été signalés en Australie en 2018.

[1] Données forestières de base pour la REDD+ en Côte d’Ivoire, Cartographie de la dynamique forestière de 1986 à 2015. Rapport publié par l’Organisation des Nations Unies pour l’agriculture et Le Secrétariat Exécutif Permanent REDD+, Abidjan, 2017, http://www.fao.org/3/a-i8047f.pdf