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La guerre irako-iranienne, les deux guerres du Golfe, l’invasion américaine, les grandes offensives de Daech… Depuis son indépendance, l’Irak n’a pas été épargné par la destruction entraînant des déferlements successifs de vagues de réfugiés et de déplacés internes. Des millions ont dû quitter leur foyer. Ils sont 50 000 à avoir trouvé refuge au Liban. Tous vivent dans une situation précaire, aggravée par la profonde crise économique que vit le pays.

 

Le ciel se couvre au-dessous des rues du quartier Sud de Beyrouth. Maurice se gare près de l’église. C’est ici que tout a commencé pour lui. « Je venais chaque année à Noël dans les quartiers défavorisés de Beyrouth à la rencontre des réfugiés irakiens. Ils sont nombreux dans le coin. Avec un ami, un ancien général de l’armée libanaise, nous avions décidé d’agir plus concrètement en faveur des jeunes. » Depuis l’invasion américaine en Irak, au début des années 2000, le Liban connaît plusieurs épisodes d’arrivée massive d’immigrés venus d’Irak puis de Syrie. Le pays n’étant pas signataire de la convention de Genève relative au statut des réfugiés, Irakiens et Syriens ayant fui la guerre sont considérés comme des hors-la-loi passé leur délai de visa. Ils sont donc de facto exclus de tous les droits au Liban. Une situation qui engendre un taux de chômage élevé, une perte des compétences professionnelles puisque leurs diplômes ne sont pas reconnus, des mauvaises conditions de vie, etc… En 2009, le Haut-Commissariat aux Réfugiés et la Sûreté Générale libanais signent un mémorandum. Si ce dernier ne reconnaît toujours pas le droit au travail pour les réfugiés, il permet au HCR de prendre en charge l’assistance socio-économique et la protection des réfugiés au Liban. Dans les faits, tous vivent une situation de grande précarité. « Quand ils arrivent au Liban, le HCR leur donne une carte de réfugié qui n’a aucune valeur aux yeux de la loi libanaise mais qui leur permet de faire une demande d’accueil dans un pays tiers : le Canada, les Etats-Unis et l’Australie », explique Maurice. Ce libanais de quarante ans a pris la question des réfugiés irakiens au Liban à bras le corps. Il y a dix ans, Maurice a créé le patronage « Mon frère compagnon de route », un patronage qui accompagne les jeunes irakiens.  » Le plus urgent est que ces enfants puissent s’en sortir malgré des conditions de vie difficiles et qu’ils aient un avenir », souligne Maurice.

Une bouffée d’oxygène

 

Le projet est tourné vers l’étude et consiste à leur donner un avenir par l’éducation. Après avoir établi un lien de confiance avec les familles, Maurice propose aux jeunes de participer à des ateliers d’anglais et de mathématique dans un local, au cœur du quartier des réfugiés. L’Etat libanais n’empêche pas les enfants irakiens de s’inscrire dans les écoles tant qu’ils peuvent payer les frais de scolarité. Cependant, le niveau scolaire irakien est inférieur à celui du Liban entraînant un fort taux d’échec scolaire, pour ceux qui ont les moyens de payer. « Les débuts ont été difficiles », se souvient Maurice, « nous n’avons pas pu garder le local car je n’avais plus d’argent pour payer le loyer », se souvient Maurice. Les religieuses de la Congrégation de la Sainte Famille française proposent d’accueillir les jeunes deux fois par semaine au sein de leur couvent. « La Fondation Raoul Follereau a financé le bus pour y emmener les jeunes. C’est un vrai bol d’air pour eux en changeant de cadre » Non loin de Beyrouth, à flanc de colline au milieu de la nature, le couvent permet aux enfants de s’échapper quelques heures de l’atmosphère étouffante et bétonnée de Beyrouth. Ici, les enfants suivent des cours et participent à des activités comme le football ou le théâtre. « Notre équipe est composée de bénévoles. Une religieuse anime les activités une fois par semaine et certaines mères de famille réfugiées viennent en renfort. C’est bien pour elles, cela leur permet de sortir un peu du foyer. » A l’image de M. Cette jeune femme de 27 ans est mère de trois enfants. Réfugiée au Liban avec sa belle-famille après les grandes offensives de Daech en Irak, vit dans un petit appartement au cœur d’un quartier chrétien de Beyrouth. M. a inscrit ses enfants au patronage de Maurice. En donnant des coups de main de temps en temps, elle s’évade l’espace d’un instant de son quotidien pesant.

 

« Leur avenir n’est pas au Liban ni en Irak »

 

Les chrétiens représentent seulement 3% de la population en Irak. Depuis les années 90, pris entre les deux feux des rivalités sunnites et chiites, ils fuient le territoire irakien dans l’espoir de jamais y revenir. Au Liban, les chrétiens représentent environ 20 % des réfugiés irakiens soit environ 10 000 personnes. D’après l’ONG Human Rights Watch, les réfugiés irakiens chrétiens se sentent plus en sécurité au sein de la communauté chrétienne du Liban qu’en Syrie, Turquie ou Jordanie. Pays dans lesquels ils ont peur de revivre les mêmes persécutions qu’en Irak. « Je suis originaire de Tel Keppe. J’étais photographe. J’ai même photographié Saddam Hussein ! », explique le beau-père de M. Le vieil homme trapu à la moustache bien taillé et le visage rond, a fui l’Irak avec sa famille en 2005. « Nous sommes au Liban depuis cinq ans. Notre maison a été squattée par Daech puis libérée par la milice irakienne chiite al Chaabi. » Le vieil irakien a vendu ce qu’il lui restait de ses biens pour soigner son fils, le mari de M., emporté en 2019 par un cancer du cerveau. Une petite chapelle ardente en son hommage est dressée dans un coin de la pièce. De noir vêtue et les cheveux couvert, M. porte toujours le deuil de son mari. La jeune femme passe la majeure partie de ses journées enfermée à la maison entre ses beaux-parents. Au regard de cette situation, on comprend mieux la volonté de Maurice de permettre aux mères de familles réfugiées de sortir, s’engager, se retrouver, prendre soin d’elles, faire des activités entre amies…

La famille de M. n’a plus aucune attache en Irak. Crédits : Marie-Charlotte Noulens

Comme la majorité des réfugiés irakiens, la famille de M. souhaite être placée dans un pays tiers. En effet, tous considèrent le Liban comme un pays de transition, l’antichambre d’une vie meilleure. Mais les délais d’obtention de visa auprès de l’ONU sont longs. Ils s’échelonnent de quelques mois à plusieurs années. Une fois la durée du visa touristique dépassée, l’amende s’élève à 200 dollars par année passée illégalement sur le territoire libanais. Le gouvernement libanais a tenté plusieurs fois de régulariser la situation des réfugiés syriens et irakiens mais peu se sont présentés au bureau d’enregistrement de peur d’être renvoyés dans leur pays après un temps de détention. « Je connais une femme qui a eu une amende 5 000 dollars. Elle a dû s’endetter auprès de ses mais pour pouvoir payer », se souvient Maurice. Malgré ces difficultés, aucuns réfugiés irakiens rencontrés ne souhaitent rentrer chez eux. « Je suis écœuré par l’Irak », souffle un vieil homme irakien. Réfugié au Liban depuis huit ans avec sa femme, ses enfants et ses petits-enfants, il a vu trop de fois son pays être déchiré par les guerres. Les offensives de Daech l’ont décidé à partir. Son village, bataya, a été complètement rasé. A neuf dans un petit appartement, la famille est toujours en attente pour être placée dans un pays tiers. « Ce n’est vraiment pas bon signe pour un pays lorsque même les anciens quittent le territoire », précise Roger Khairallah, représentant de la Fondation Raoul Follereau au Liban, « cela signifie la fin d’une famille en Irak. »

Lorsque les anciens quittent le territoire, cela signifie la fin d’une famille. Crédits : Marie-Charlotte Noulens

« Dans leurs esprits, il n’y a pas d’avenir au Liban ni en Irak. Ils sont toujours dans la projection. Les enfants sentent bien cette instabilité », explique Maurice. Une situation anxiogène pour des enfants qui ont déjà souffert de la guerre. En effet, comment envisager un avenir lorsqu’on est toujours en transit ? « La plupart des parents ont abandonné l’éducation de leurs enfants car ils travaillent tout le temps. Les enfants sont livrés à eux-mêmes. D’où l’urgente nécessité de les prendre en charge. Chez nous, les enfants se sentent aimés. Ils retrouvent un sentiment de sécurité dans un climat de confiance. » Au-delà du simple soutien scolaire, Maurice souhaite leur transmettre des réflexes, un état d’esprit pour leur permettre de faire face à toutes les situations.

 

Apprendre à s’intégrer

 

Dans le quartier chrétien, le ciel se charge d’humidité et les boutiques jettent des halos de lumière sur la route. Un jeune adolescent se tient debout en gilet fluorescent devant un minuscule parking. « C’est un de nos jeunes », explique Maurice, « dès l’âge de 11 ou 12 ans, beaucoup d’enfants travaillent au noir. Lui est gardien de parking. Certains sont agent de sécurité dans les magasins par exemple. Je connais un jeune qui a longtemps nettoyé les cimetières pour gagner un peu d’argent. » En plus de sortir les enfants de ces situations, l’objectif pédagogique du patronage est de leur apprendre la politesse, la propreté, le savoir-vivre et l’organisation. « Je me souviens d’un enfant qui était très renfermé sur lui-même au point de se demander s’il n’était pas atteint d’autisme. Après plusieurs semaines au patronage, il s’est complètement ouvert », souligne Maurice.

Plus loin dans le quartier, nous croisons par hasard Marcel. Un réfugié irakien de 20 ans et ancien enfant du patronage. Originaire de Bagdad, il a fui le pays en 2010. Après un passage en Syrie, sa famille arrive au Liban en 2011. Depuis, elle a essuyé quatre refus de la part de l’ONU pour sa demande de placement dans un pays tiers. « Plus je grandis et plus je prends conscience des difficultés », affirme le jeune homme. « Au patronage, j’ai appris beaucoup de choses notamment l’anglais et le théâtre mais aussi comment m’intégrer ici ou ailleurs. Aujourd’hui, ma thérapie face à cette situation, c’est le break dance. »

Marcel et Maurice ont gardé des liens. Crédits : Marie-Charlotte Noulens

Un constat partagé par H. Le jeune homme n’a jamais manqué le patronage. « J’y allais deux fois par semaine quoiqu’il arrive. Chez Maurice, j’ai appris le respect. » Une ambiance de fête fait vibrer les murs de l’appartement du jeune homme. Installés sur les canapés, la famille de H. est émue : leur demande de visa pour l’Australie a été acceptée. Dans deux jours, elle s’envole vers une nouvelle vie, sans regret. De lourdes valisent noires emplissent la deuxième pièce du salon. L’ONU prendra en charge le prix des billets d’avion. Une happy end qui ne concerne qu’un petit nombre de réfugiés.

Avec la crise sans précédent qui frappe le Liban, la vie des réfugiés s’est encore plus précarisée en raison de l’inflation et leurs faibles revenus. La Fondation Raoul Follereau a augmenté la capacité de son aide envers eux et distribue plus régulièrement des cartons de denrées alimentaires pour les réfugiés irakiens. Ils sont les oubliés de la crise au Liban.