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La crise financière, la révolution, la pandémie Covid-19, l’explosion, le risque de fermeture des écoles… Au Liban, du Nord au Sud, le discours est unanime : « Nous n’en pouvons plus. » Les Libanais se demandent quand et quelle sera l’issue de cette situation inédite. Entre destructions matérielles et morales, une lutte interne habite le cœur des habitants du pays du Cèdre : est-ce la fin du Liban ?

 

La nuit enveloppe doucement Beyrouth. L’obscurité donne aux immeubles éventrés des allures menaçantes. D’immenses drapeaux libanais et des messages de résistance sont accrochés aux maisons et façades ravagées, comme pour panser des plaies. Dans les rues suppliciées de Gemmayzé, un quartier très vivant avant l’explosion, un chant s’élève, telle une complainte dans une cathédrale de ruines. « C’est un chant d’amour », précise Roger Khairallah, représentant de la Fondation Raoul Follereau au Moyen Orient, « c’est en hommage aux victimes de l’explosion. » Plus tôt dans l’après-midi, des jeunes ont installé d’énormes baffles pour diffuser l’espoir. Près du port sur des petits panneaux, dans les rues sur des draps ou encore sous la forme street art sur les murs, les noms des personnes décédées sont omniprésents.

Dans les rues du quartier de Mar Mikhael, fortement endommagé par la double explosion du port de Beyrouth le 4 août 2020. © Antonin Burat

Le 4 août dernier, la zone portuaire de Beyrouth est le théâtre d’une double explosion. Pas moins de 2 750 tonnes de nitrate d’ammonium, stockées dans le port, explosent. Le blast a tout détruit sur son passage faisant 192 morts et 6 500 blessés. C’est le coup de grâce pour un peuple profondément affaibli par une succession de crises : économique, financière, politique et sanitaire. Du Nord au Sud, impossible d’évoquer cet évènement sans que les larmes ne montent aux yeux. « Quand le cœur est brisé, c’est tout le corps qui est malade », confie un prêtre maronite de Naqoura, un village près de la frontière israélienne. Ce peuple, connu pour sa grande résilience, a un genou à terre, et plus de 50 000 Libanais ont quitté le pays, pour la plupart étudiants ou jeunes professionnels. Pourtant, ceux qui restent, par contrainte ou par choix, s’organisent pour ne pas baisser les bras.

 

Rester, pour les autres

 

Mme Nohad Azzi, responsable de l’association Libami, dans les locaux de l’organisation à Beyrouth. © Antonin Burat

« L’homme que vous venez de croiser dans le couloir, cela fait deux jours qu’il ne parvient plus à nourrir ses enfants. » Dans un quartier sensible de Bourj Hammoud, à Beyrouth, Nohad Azzi, présidente de l’association Libami, cache sa rage et ses angoisses derrière un joli sourire. « A Bourj Hammoud, il y a beaucoup de problèmes de gangs et de prostitution. Notre association vient en aide à 520 enfants du quartier. A la base, nous les aidons dans leur scolarité et nous leur donnons à manger tout en assurant un suivi avec les assistantes sociales de Libami. Notre mission est de prévenir la délinquance juvénile, le décrochage scolaire et le travail des enfants. » Aujourd’hui, la situation est pire que jamais pour les habitants dont les revenus dépendent principalement d’un emploi journalier. « Tout est à l’arrêt depuis mi-mars à cause du confinement. La plupart des habitants du quartier n’ont plus de travail et beaucoup ont été blessés par l’explosion. Comment vont-ils payer la réparation des vitres de leurs maisons ? Nous essayons de leur donner de la nourriture de base mais les dons s’amoindrissent. Les riches quittent Beyrouth. Je ne sais plus quoi faire… C’est du jamais vu. Je n’arrive pas à y croire. » Nohad Azzi a tout perdu pendant la guerre civile. Originaire de Damour, elle dut fuir les attaques de Palestiniens réfugiés au Liban en montant à bord d’un bateau avec ses enfants. « J’ai vu ma maison brûler. Mon mari est mort dans les combats. Pourtant, ce que nous vivons en ce moment est bien pire. » En raison de la crise économique et sanitaire, la livre libanaise a perdu 80 % de sa valeur, plus 300 000 personnes sont sans emploi et plus de 50% des Libanais vivent sous le seuil de pauvreté. Les banques bloquent l’accès aux comptes des Libanais et autorisent seulement un retrait maximal de 200 dollars par mois. Dans le quartier de Bourj Hammoud des familles ont été expulsées, faute de pouvoir payer leur loyer. L’association Libami ne reçoit plus d’aide du ministère des affaires sociales depuis 2019. « L’Etat ne s’intéresse pas au peuple », lâche A., une assistante sociale, « nous demandons le minimum de nos droits : manger, avoir un toit, être éduqués. Je ne supporte pas de voir souffrir mon peuple. » Par amour pour le Liban, les assistantes sociales souhaitent rester. « Nous avons une mission, ce n’est pas un travail. En tant qu’association, nous sommes dans une impasse car nous manquons de plus en plus de moyens. » A ses yeux, demain est déjà trop loin.

Plus d’un mois après l’explosion, dans les rues de Bourj Hammoud, des hommes, l’air grave, remplissent encore des remorques de morceaux de verre, qui furent autrefois leurs maisons.

 

« Je reprendrai les armes. »

 

Dr. Rania, dans son appartement fortement endommagé par l’explosion du port de Beyrouth le 4 août 2020. © Antonin Burat

Le docteur Rania se tient debout dans ce qu’il reste de son appartement, situé près du port. Si les pièces n’ont pas de fenêtres, les murs sentent la peinture fraiche. « J’habite ici depuis mon mariage en 2001. C’est un vieil appartement qui a été rénové il y a cinq ans. » Cette mère de famille a tout perdu : sa maison, sa voiture, sa clinique. Issue de la classe moyenne, elle est emportée dans la spirale de la crise économique. « Je paie mes impôts, j’ai travaillé toute ma vie pour en arriver là. Je ne devrais pas avoir affaire à une association pour reconstruire ma maisonOn nous a tout pris. Les assurances ne peuvent même pas nous rembourser puisque, officiellement, l’incident n’est pas qualifié : est-ce une attaque ou un accident ? », souffle Rania, les larmes aux yeux. La Fondation Raoul Follereau a pris en charge les réparations de logements. « Nous aidons à la réfection d’une vingtaine de maisons », explique son représentant au Moyen-Orient, Roger Khairallah. Les deux enfants du médecin, présents dans l’appartement le soir de l’explosion, ont survécu par miracle. Le plus jeune, âgé de quinze ans, a sauvé la vie de leur employée de maison, gravement blessée. « Il la portait sur son dos jusque dans la rue en appelant à l’aide. Des personnes l’ont prise et emmené à l’hôpital. » Pour le docteur Rania, un nouveau départ ailleurs qu’au Liban est au-dessus de ses forces. « Je suis sous antidépresseurs depuis dix jours. Mes enfants sont traumatisés au point d’envisager des séances de psychologie. J’aimerais qu’ils partent suivre leurs études dans un pays stable. Ce sera difficile pour mon cœur de mère de les laisser partir. »

Dans le quartier de Mar Mikhael, la famille de George a également échappé de peu à la mort. Un lestage de grue, installé sur le port, a traversé quatre appartements et fini sa course meurtrière dans leur salon. Georges, ses deux enfants et sa nièce venaient de le quitter dix minute plus tôt. Michel, le père de Georges, a été blessé au ventre. « Dans la vie, nous devons continuer à espérer. Tu te fatigues, tu rêves, tu éduques tes enfants avec les larmes de tes yeux… Au Liban, en une seconde, tout ce que tu as sacrifié dans ta vie peut partir. Ça a commencé en 1969, entre Palestiniens et Israéliens, puis en 1975 entre les Chrétiens et les Israéliens. On est restés. Puis il y a eu la Guerre des Cent Jours avec les Syriens. On est restés malgré les blessures et les morts. Moi, je resterai. J’ai défendu ce quartier avec 200 autres combattants. Si je dois reprendre les armes, je le ferai. Il n’y a pas de plus beau pays que le Liban. Mais pour mes petits-enfants, ce n’est pas la même chose. Ils doivent partir. » Son fils, Georges, est du même avis : « Dans dix ans, le pays ne sera toujours pas reconstruit. Depuis la fin de la guerre civile, nous n’avons toujours pas d’eau, d’électricité, de système de santé… Tu ne peux pas dire que tu aimes tes enfants et les laisser grandir dans cette atmosphère. Mes enfants décideront par eux-mêmes s’ils veulent revenir, plus tard. » Aux yeux de Michel, la jeune génération est source d’inquiétude : « Nous, nous sommes capables de nous relever, mais les jeunes sont plus fragiles. Ils n’ont pas été durcis par les guerres. » De fait, beaucoup d’étudiants et de jeunes professionnels quittent le Liban.

Michel, dans les vestiges de son appartement, fortement endommagé par l’explosion du port de Beyrouth le 4 août 2020. © Antonin Burat

Pourtant, les manifestations qui ont lieu depuis le début de la révolution prouvent qu’une partie de la jeunesse est prête à aller jusqu’au bout. L’absence de l’Etat dans la gestion de l’après explosion a suscité une grande indignation et un mouvement de solidarité. Des jeunes de tout le pays sont venus au secours des Beyrouthins avec pelles et balais. L’aide humanitaire internationale a afflué et de nombreuses initiatives ont vu le jour mais sans réellement se fédérer. Des multiples tentes dressées spontanément pour accueillir les sinistrés, il reste peu de choses. A l’exception d’une des installations de première urgence appelée le base camp. Le mouvement est un phénomène spontané né au lendemain de l’explosion qui rassemble quatre associations nés de la révolution et du confinement : Embrace, Minteshreen, Beity Ana Baytak et Muwatin Lebnene. « Nous nous sommes installés dans un grand parking, sous un immeuble abîmé puis nous avons migré vers l’ancienne station de bus », explique Medea Azouri, membre actif de ce collectif. Embrace est une association de prévention des suicides. Elle apporte un soutien psychologique aux sinistrés. Beity Ana Baytak collecte des produits de première nécessité tandis que Minteshreen et Muwatin Lebnene sont deux mouvements politiques. Des médecins et infirmières sont également toujours présents au base camp. « Nous avons reçu beaucoup de donations alimentaires », souligne la journaliste, « depuis le début du mois d’août, nous avons distribué 25 000 repas» Depuis, l’élan de générosité s’est structuré : « Nous avons fait un mapping afin de repérer les zones les plus sinistrées et connaître au mieux les besoins : déblayage de maisons, réparation, nourriture… Pour le surplus, nous faisons des stocks. On ne sait pas ce que l’avenir nous réserve. » Le collectif a même mis en place une hotline. Toutes les personnes qui travaillent au base camp sont des volontaires. « Dans un mois, ce ne sera plus pareil car les gens vont reprendre leur travail mais le collectif va perdurer car nous allons nous battre. » Medea Azouri, journaliste et éditorialiste à L’Orient-Le Jour, ne mâche pas ses mots. « En octobre dernier, quand j’ai vu les manifestations, je suis retombée amoureuse de mon pays. C’est pour lui que je reste et que je vais lutter. » L’ex rédactrice-en-chef n’a plus de revenus depuis presque un an car ses deux médias ont mis la clef sous la porte en raison de la crise. « Je vis grâce à mon frère qui m’aide depuis les Etats-Unis. » Chez Medea, casque et bouclier de fortune encombrent l’entrée de son appartement. « Nous vivons une vie qui n’est pas normale. Aujourd’hui, je n’ai plus rien à perdre. J’irai jusqu’au bout. » A ces mots, la voix de la journaliste se brise : « Ces dernières semaines ont été intenses. On ne se rend même plus compte de tout le travail accompli. »

Les noms des victimes de l’explosion qui a ravagé une partie de Beyrouth le 4 août 2020, affichés devant les vestiges du port, épicentre de la catastrophe. © Antonin Burat

A l’entrée du base camp, trône un slogan : Nous sommes l’Etat.  « Qu’est-ce que vous pouvez attendre d’un gouvernement qui ordonne aux hôpitaux de ne pas prendre en charge les personnes blessées lors des manifestations ? Aider les autres devient une forme d’activisme. J’ai le sentiment de faire mon devoir moral envers moi-même et mon peuple. »

 

 

 

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