Plus de 3 millions de personnes souffrent de séquelles de la lèpre et de l’ulcère de Buruli. Au Bénin, deux chirurgiens ont mis leurs compétences en commun pour prendre en charge les patients pouvant être opérés.

 

Deux visages masqués de bleu attentifs au patient qui leur est confié, les mains s’activent, les instruments passent de l’un à l’autre, le « bip » régulier du moniteur cardiaque sonne à côté.  « Oui c’est bien, tu peux commencer. Je prends l’écarteur, vas-y ». La voix masculine et posée, est celle du Dr Michel-Yves Grauwin, chirurgien orthopédiste français, s’adressant à sa consœur, le Dr Odry Agbessi, chirurgienne béninoise spécialisée en plastique reconstructive. Le premier venu de Lille, la deuxième de Cotonou, tous deux experts en leurs domaines, se sont rejoints au centre de traitement de la lèpre et de l’ulcère de Buruli (CDTLUB) de Pobè, en décembre dernier. Durant dix jours, ils ont opéré, côte à côte, quinze patients ayant des complications liées notamment à la lèpre et à l’ulcère de Buruli. La priorité de la mission était le renforcement des capacités de la chirurgienne dans la prise en charge des paralysies liées à la lèpre, spécialité du médecin lillois depuis 35 ans.

 

Une mission préparée collectivement

Douze mois auparavant, l’équipe sociale du CDTLUB de Pobè et les acteurs du programme national, suivis à distance par les deux chirurgiens, avaient commencé à identifier les anciens patients ayant gardé des séquelles de l’ulcère de Buruli ou de la lèpre, susceptibles d’être prises en charge sur le plan chirurgical. Vingt-huit personnes ont ainsi été sélectionnées et contactées, une à une. Dans le même temps, la préparation matérielle était menée. « Une mission chirurgicale ne s’improvise pas, elle s’anticipe : la chirurgie, autant plastique que palliative, est fine et précise et ne supporte pas le bricolage » signale le Dr Grauwin.

Le 1er décembre, les deux chirurgiens ont été accueillis par l’équipe de Pobè. Le matériel du bloc opératoire vérifié, ils ont rencontré et examiné, avec le kinésithérapeute du centre,  les patients venus de tout le pays. « Le premier jour, nous avons pris le temps d’expliquer à chaque patient les lésions qu’on pouvait prendre ou non en charge, et les complications possibles » précise le Dr Agbessi, « certains ont renoncé par crainte ou en raison de la durée d’hospitalisation nécessaire ». Quinze patients ont finalement donné leur consentement éclairé à l’équipe médicale réunie. Un chiffre que la chirurgienne aurait aimé plus élevé : « c’était une chance pour eux d’être opéré qui ne se représentera peut-être pas avant longtemps. »

Au centre, le Dr Odry Agbessi et le Dr Michel-Yves Grauwin entourés de l’équipe du CDTLUB de Pobè. ©FRF-Oswald Attolou

Transmettre durablement, malgré les obstacles

La lèpre est une maladie compliquée, rappellent souvent les léprologues. La prise en charge de ses complications suppose une expertise spécifique et un suivi des patients dans le temps : « La chirurgie de la lèpre et de l’ulcère de Buruli, c’est une spécialité dans la spécialité » explique le Dr Grauwin, « les chirurgiens dans les hôpitaux ne savent ou ne peuvent pas toujours l’exercer ».  Pour permettre une transmission durable des compétences chirurgicales et assurer le suivi des patients opérés, il faut des structures de santé offrant un bloc opératoire adapté, la présence d’un chirurgien formé, d’un anesthésiste, d’infirmiers pour les soins et d’un kinésithérapeute. « Il n’y a rien d’automatique ni de simple dans la chirurgie palliative, c’est une chirurgie exigeante, et si c’est mal rééduqué après, c’est un échec » a pu constater le médecin lillois au cours de ses années de pratique. Le CDTLUB de Pobè, au Bénin, de même que l’unité médico-lèpre du CNHU de Divo, en Côte d’Ivoire, rassemblent, d’après lui, toutes les conditions nécessaires à cette expertise chirurgicale. À Pobè, en décembre dernier, le kinésithérapeute a ainsi pu assurer la préparation des patients en amont des opérations – entraîner les muscles et les articulations, évaluer le degré du déficit – et la rééducation en aval.

Le Dr Agbessi, qui exerce dans son pays depuis 2016, pointe un autre frein à la prise en charge chirurgicale des malades de la lèpre : la méconnaissance du corps médical. « Les soignants ne savent pas toujours qu’un pied tombant ou des mains en griffes sont opérables, et ne nous envoient donc pas les patients dont les complications s’aggravent alors : c’est pour cela qu’il est si important de communiquer sur la faisabilité des opérations et la disponibilité de ces compétences. » C’est aussi la raison pour laquelle elle a fait venir, lors de la mission à Pobè, deux jeunes chirurgiens du CNHU de Cotonou qui ont assisté aux opérations pratiquées par leurs aînés.

« Nous avons travaillé en tandem »

Lorsqu’Affissou, un cultivateur, se présente le 1er décembre à la consultation pré-opératoire, les chirurgiens découvrent qu’en plus de ses doigts en griffes qui avaient été signalées, il souffre aussi d’une lagophtalmie. Derrière le mot barbare se cachent des maux quotidiens pour cet homme de 51 ans :  incapable de fermer une paupière, son œil était exposé aux poussières, s’asséchait et la cornée affectée avait fini par entrainer une baisse de sa vue. « Je ne voyais plus bien et mes deux mains ne pouvaient plus tenir d’objets, mes activités au champ ont beaucoup diminué car je ne pouvais manier la houe. Mes deux filles sont restées à la maison pour m’aider. » Ces handicaps, hérités d’une lèpre contractée trente ans plus tôt, étaient en partie opérables.

Ce jour-là, les deux chirurgiens opèrent la lagophtalmie d’Affissou : « c’est une technique que je ne connaissais pas » témoigne le Dr Agbessi, « j’ai beaucoup appris durant cette semaine en pratiquant des opérations, comme celles de la paralysie de la main, pour lesquelles je n’avais encore jamais eu de demande. Ce que j’ai le plus apprécié du Dr Grauwin, c’est qu’il m’a donné rapidement la main. » Le médecin lillois en est convaincu : « on apprend en étant dans le champ opératoire, lorsque je forme quelqu’un, je ne lui prends pas la main, je suis à côté et je le laisse apprendre en faisant le geste et en le guidant ». Lui-même a aussi appris de sa consœur, sur des pratiques propres à la chirurgie plastique, tous deux se corrigeant mutuellement lorsque cela était nécessaire. Un travail collaboratif basé sur la confiance : « Avec Odry, nous étions en tandem en permanence, que ce soit lors des visites et contre-visites ou lors des repas que nous partagions quotidiennement. ». À l’issue de la semaine enfin, répondant à la demande du Dr Agbessi, le Dr Grauwin a donné un cours magistral à la faculté de Cotonou, sur le handicap neuro-orthopédique.

Agir ensemble : une expression volontiers employées par les équipes sur le terrain, qui reflète l’esprit de coopération liant la Fondation Raoul Follereau et ses partenaires. Ainsi de cette mission réalisée au service des malades par les chirurgiens et l’équipe du CDTLUB de Pobè, dans ce souci des deux experts de transmettre durablement leurs compétences.