Aux frontières du Sierra Leone, du Liberia et de la Côte d’Ivoire, la Guinée forestière est une région reculée. De 2020 à 2023, alors qu’elle n’avait plus de partenaire dans la lutte contre la lèpre, ses soignants ont poursuivi leur mission. Reportage au cœur d’un territoire résilient.
À près de 700 kilomètres des rues agitées de Conakry, la Guinée forestière étend ses forêts et ses plaines bordées d’un horizon de crêtes silencieuses. Sur le bitume, des femmes font sécher leurs récoltes de poivre, tandis que les hommes s’activent sur le chemin de fer du TransGuinéen. Nous franchissons le portique tricolore annonçant Macenta : la ville apparait, paisible et verdoyante, à flanc de colline.
Il est 15h, le centre hospitalier régional de santé (CHRS) de Macenta fourmille. À l’entrée du laboratoire, une file de patients attend des résultats ; dans les services, laborantins, radiothérapeutes, prothésistes, infirmiers, tous sont à leur ouvrage. Le directeur, Daniel Beavogui, nous guide jusqu’aux bâtiments où sont hospitalisés les patients atteints de la lèpre. Pour ces derniers, le temps s’écoule, de mois en mois, rythmé par les soins, la kinésithérapie, et pour certains les opérations chirurgicales. David, un jeune homme aux mains atrophiées, est assis au pied d’une porte, pensif. Longtemps soigné par des tradithérapeutes, il témoigne : « en 2021, mes doigts ont commencé à tomber à cause de la lèpre, je ne pouvais plus rien tenir en mains ni aider ma mère aux champs ; en 2022, on m’a conseillé de venir ici à Macenta, mais je ne pouvais pas payer les soins ni le logement ». Le jeune homme est rentré au village et son état s’est aggravé. « David est arrivé à Macenta à une époque où on ne pouvait pas le soigner gratuitement. On a perdu du temps », déplore Daniel Beavogui. La période évoquée est celle s’étirant de 2020 à 2023 : trois années durant lesquelles les soignants de la région ont fait face à la lèpre, sans l’appui d’un partenaire.
Un partenariat historique
En 1987, le Programme national de lutte contre la lèpre, tout juste créé, confie chaque région du pays à des organisations partenaires : la Moyenne Guinée à l’Ordre de Malte, la Haute Guinée et la Basse Guinée à la Fondation Raoul Follereau, la Guinée forestière à la Mission Philafricaine (MPA). La MPA fait construire le centre de Macenta, finance son fonctionnement et soutient, dans toute la région, le travail des infirmiers superviseurs de la lèpre (ISL). Jusqu’en 2019, les ISL organisent ainsi des dépistages avancés mensuels et suivent régulièrement les patients rentrés au village. Quant au centre de Macenta, réputé pour son expertise, il attire au début des années 2000, des malades de la lèpre venus de toute la Guinée et des pays frontaliers. L’ISL de Macenta, Lavilé Povogui, se souvient : « Du temps de la MPA, on prenait entièrement en charge les malades de la lèpre à Macenta : nourriture, logement, soins, savon. On leur payait le transport et à leur sortie, on les accompagnait jusqu’à ce qu’ils soient réintégrés dans la société. »

A sa première visite, en 2022, David n’a pu être pris en charge gratuitement, et son état s’est aggravé. ©Marie-Capucine Gaitte
Rupture et résilience
Tout bascule en 2020. Ses ressources diminuant et le pays dénombrant moins de nouveaux cas, la MPA cesse de financer les activités de lutte contre la lèpre en Guinée forestière – pour concentrer son soutien vers les autres activités du CHRS de Macenta. S’ensuivent trois années éprouvantes pour les soignants et les malades de la lèpre. Sans carburant, les ISL de la région ne peuvent plus se rendre à moto dans les villages forestiers : « Moi qui étais en contact direct avec les malades, je connaissais leurs conditions de vie, loin dans les forêts, c’était très difficile de les laisser là », se remémore Lavilé. Quant au CHRS de Macenta et aux centres périphériques, ils ne pouvaient plus offrir de prise en charge complète. « Ça a été terrible pendant 3 ans de ne pouvoir accueillir les malades indigents », reconnaît le directeur Daniel Beavogui, « les médicaments, les soins, les opérations, on faisait le maximum pour les leur donner, mais les repas ont été supprimés et on a dû arrêter de payer les frais de transport. »
Les diagnostics de lèpre diminuent alors dans tous les centres, tandis que les malades – tel David cité plus haut – affluent chez les guérisseurs traditionnels. Malgré le manque de moyens, les soignants se battent, et donnent de leurs propres deniers pour aider les plus démunis. Le Dr Fatoumata Sakho, à l’époque coordinatrice du PNL, salue leur détermination et leur engagement : « la situation s’est dégradée en Guinée forestière après le départ de la Mission Philafricaine, mais les soignants sont restés, avec leurs propres ressources ils ont fait preuve d’humanité. Il fallait que je les aide à trouver un nouveau partenaire. »

Les soignants sont restés pleinement engagés, tel l’ISL Lavilé Povogui, à gauche. ©MC Gaitte
« Les nouvelles ont des ailes d’oiseaux ! »
Le Dr Sakho présente alors un plaidoyer au ministère de la Santé guinéen et préconise de faire appel à la Fondation Raoul Follereau : « je connaissais bien la Fondation qui intervenait déjà en Haute et en Basse Guinée, j’appréciais son expertise, sa réactivité et son humanité. ». À la demande du PNL, la Fondation évalue, en 2022, les besoins de la région : les médecins relèvent notamment l’absence de supervision des infirmiers depuis trois ans. En 2023, le PNL confie officiellement la région à la Fondation Raoul Follereau. Celle-ci y finance depuis lors les actions de formation et de supervision des infirmiers, le carburant des ISL et les frais d’hospitalisation des malades de la lèpre au CHRS de Macenta – dont elle soutient aussi l’activité chirurgicale. « Les nouvelles ont des ailes d’oiseau ! Les malades se sont passé le mot et sont revenus à Macenta » constate un soignant. C’est ainsi que David a repris le chemin du centre, en 2024, et reçoit depuis tous les soins dont il a besoin.
Un long chemin encore à parcourir
Toutefois, la relance des activités, après trois ans de pause, prend du temps : dépistages avancés, sensibilisation, aide à la réinsertion sont encore en suspens. Une visite rendue par l’ISL Lavilé à un ancien malade, Keïta, vivant en forêt, illustre les besoins. Rentré chez lui, Keïta a été tenu à distance par sa famille, et un long temps d’échange avec l’ISL a été nécessaire pour que tous admettent la guérison du malade et l’absence de risques. Une visite qui a marqué l’ISL : « J’ai vu qu’il était rejeté par sa famille, ça a touché mon cœur. La leçon que j’en tire, c’est la nécessité de rencontrer et sensibiliser les proches dès qu’on dépiste un nouveau malade ».
Représentante de la Fondation Raoul Follereau en Guinée, Alice Toussaint visite régulièrement la région, écoutant les doléances, discernant les priorités en lien avec le PNL et les médecins de la Fondation : « La lèpre est une maladie compliquée, il faut avant tout reprendre les formations des soignants. Mais Il y a une réelle volonté des équipes, quels que soient leurs moyens, comme l’ont montré ces trois années sans partenaire, de soigner le plus de patients possible. »
Dans la cour familiale, l’inquiétude et l’incertitude face au retour de Keïta. ©MC Gaitte

Après les explications données par l’ISL Lavilé, le soulagement et la joie se lisent sur les visages de Keïta (à gauche) et ses proches. ©MC Gaitte
