Sur le terrain, Marie-Capucine Gaitte, journaliste reporter à la Fondation Raoul Follereau, recueille témoignages, images et récits pour rendre compte des réalités vécues face aux maladies tropicales négligées. À travers son regard, on découvre un métier essentiel de la Fondation, qui informe, sensibilise et donne voix à celles et ceux que l’on entend peu. Interview.
Q : Peux-tu te présenter en quelques mots et expliquer ton rôle à la Fondation ?
Marie-Capucine : Je suis journaliste reporter et rédactrice-en-chef du journal trimestriel de la Fondation destiné aux donateurs. Mon rôle consiste à recueillir des informations, témoignages et récits de terrain afin de documenter sur les réalités liées aux maladies tropicales négligées (MTN) cutanées, dans les pays où la lèpre sévit et où la Fondation intervient, principalement en Afrique. Je rends également compte des contextes culturels, géographiques, sociaux dans lesquels les équipes travaillent et les bénéficiaires vivent. Je transmets ces réalités à travers le journal trimestriel, des articles sur le site web ainsi que des reportages photos et vidéos.
Q : Pourquoi est-il important d’informer ?
Marie-Capucine : Les MTN cutanées, telle que la lèpre, portent bien leur nom : elles sont peu connues, peu médiatisées, et rarement prioritaires dans les systèmes de santé. Elles sont endémiques dans des régions où les populations vivent, en partie, sous le seuil de pauvreté, où les accès à l’eau salubre, aux systèmes d’assainissement et à l’électricité sont très limités. Dans la lignée de son fondateur, la Fondation Raoul Follereau estime essentiel de parler de ceux dont le monde se détourne, de mettre en lumière les acteurs qui travaillent auprès des plus pauvres, loin des honneurs.
Informer, c’est donner voix à ceux qui sont dans l’ombre, tels celles et ceux qui souffrent de maladies ou de séquelles sans avoir les moyens d’accéder aux soins.

Une rencontre silencieuse avec cette femme âgée, marquée à vie par la lèpre, à Abéché, au Tchad. ©MC Gaitte
Q : En quoi consiste concrètement ton travail de journaliste à la Fondation ?
Marie-Capucine : Mon travail se déroule entre Paris, où se trouve le siège de la Fondation, et les pays où celle-ci intervient. En reportage, je vais à la rencontre de soignants, d’acteurs sociaux, de patients, d’anciens malades ayant retrouvé une place dans leurs communautés, d’enfants boursiers ; mais aussi des autorités étatiques ou coutumières, d’instituteurs, de guérisseurs traditionnels, de relais communautaires, etc. Toutes ces rencontres me permettent de recueillir des informations sur des projets – tournées hebdomadaires menées par des infirmiers dans des zones reculées au Bénin ou réalisation de bornes-fontaines dans un village en Côte d’Ivoire – et sur les réalités vécues – périple d’une fillette et son père à Madagascar ou stigmatisation subie par un malade guéri en Guinée.
Sur le terrain, j’observe, j’écoute, j’interroge. Tout importe pour comprendre un contexte : pratiques culturelles, représentations sociales, métiers exercés, accès à l’eau, mobilités, histoire et actualités, etc. J’essaie aussi de comprendre les priorités des acteurs luttant contre les maladies et leurs conséquences, les enjeux qui sont les leurs. D’un pays à l’autre, d’une région à l’autre, les contextes varient : il faut conserver un regard neuf, ne pas s’arrêter aux similitudes apparentes et s’intéresser aux parcours propres à chacun.
De retour à Paris, le travail de bureau attend : traitement des images, rédaction d’articles, montage de vidéos, et bien sûr une veille constante sur l’actualité des pays et des projets. Je mène également de nombreuses interviews à distance, notamment avec des acteurs présents dans des zones où l’on ne peut se rendre pour des raisons sécuritaires ; ou avec des chercheurs et scientifiques de tous continents. A la demande d’autres services de la Fondation, je peux aussi être amenée à participer à des événements : expositions de photographies, animation de débats entre experts ou présentations de pays.
C’est un métier exigeant et passionnant, riche de rencontres, bousculant aussi.

Donner à voir le quotidien de soignants partant en tournée dans la vallée de l’Ouémé ©MC Gaitte

Suivre les femmes jusqu’au marigot, dans la région de la Nawa, en Côte d’Ivoire. ©MC Gaitte
Q : À quoi ressemble une journée type pour toi ?
Marie-Capucine : Une journée sur le terrain commence assez tôt, entre 5 et 7h. Quelques heures de piste peuvent être nécessaires pour rejoindre une localité où des soignants s’apprêtent à organiser une consultation foraine, par exemple. Après les salutations coutumières, je suis les soignants, rencontre les habitants, réalise interviews et prises d’images dans le village. Vers 15h, nous prenons un repas, en communauté ou dans un maquis voisin. L’après-midi peut ensuite se dérouler dans un centre de santé accueillant des patients venus de loin. Arrivés au logement du soir, vers 19h, il reste à transférer les images, recharger les appareils, et reprendre les notes du jour.

La réalité du terrain, ce sont aussi des pistes inondables, ici au nord-ouest de Madagascar ©MC Gaitte
Q : Y a-t-il une rencontre ou un témoignage qui t’a particulièrement marquée ?
Marie-Capucine : Je pense à Gisèle, une jeune fille de 15 ans, vivant dans un village du Logone oriental, au sud du Tchad. C’était en septembre 2024. La veille, nous avions parcouru, avec le Dr Defiah Paka, médecin de la Fondation, environ 500 km depuis la capitale N’Djamena – en s’arrêtant visiter divers centres en chemin. Alors que l’orage menaçait de rendre impraticables les pistes, nous sommes parvenus jusqu’au hameau où nous attendait sa mère, Rebecca, une femme courageuse et déterminée, portant seule la charge de sa famille. Gisèle, elle, restait en retrait, silencieuse.
J’ai alors choisi de poser la caméra, et de privilégier un temps avec elle. Côte à côte, au bord du feu, nous avons préparé un plat d’ignames. Et la jeune fille doucement s’est mise à sourire. Elle m’a ensuite guidée à travers les plants de mil, jusqu’aux champs qu’elle aide sa mère à cultiver, malgré les lourdes invalidités aux mains et aux pieds que lui a laissées la lèpre.
Plus tard, à l’ombre de la case familiale, elle s’est confiée sur son histoire, son abandon de l’école par peur du regard des autres, et sur le lien de confiance qui est né au fil des mois, avec le Dr Paka. Celui-ci continue de lui rendre visite pour l’aider à soigner ses plaies et prévenir le développement d’autres invalidités. Cette année, nous avons appris son mariage et sa première grossesse, un grand bonheur pour elle qui craignait tant, à cause de la maladie, de rester seule. Pour les lecteurs la reconnaissant, il s’agit bien de Gisèle dont vous aviez découvert l’histoire lors des Journées mondiales des malades de la lèpre (JML) en 2025 et 2026.

Prendre le temps de la rencontre, là, dans la famille de Gisèle ©MC Gaitte

Et saisir des moments de grâce entre une mère, Martine, et son enfant, au Bénin ©MC Gaitte



