Au Bénin, l’ulcère de Buruli reste endémique dans les départements de l’Ouémé et du Plateau. Pour dépister la maladie avant que les plaies ne deviennent invalidantes, les équipes du centre de Pobè sillonnent la région. Reportage aux côtés de l’infirmier Bienvenu Lalo. frontières du Sierra Leone, du Liberia et de la Côte d’Ivoire, la Guinée forestière est une région reculée. De 2020 à 2023, alors qu’elle n’avait plus de partenaire dans la lutte contre la lèpre, ses soignants ont poursuivi leur mission. Reportage au cœur d’un territoire résilient.
8h30. Le ronflement du moteur d’un Land Cruiser se fait entendre derrière le bâtiment des consultations où attendent déjà des patients. Depuis l’aube, la ville de Pobè bourdonne du son des motos et des rires des écoliers. Dans le centre de traitement de la lèpre et l’ulcère de Buruli (CDTLUB), l’infirmier spécialisé en dermatologie, Bienvenu Lalo, se prépare pour sa tournée hebdomadaire. Destination : un centre de santé insulaire, dans la vallée de l’Ouémé. Il s’apprête à y soigner tous types de plaies et dermatoses, tout en recherchant activement les cas d’ulcère de Buruli.
Dans le véhicule, Pierre Detounou, doyen des chauffeurs, évoque les débuts de ses vingt-trois années au sein de la Fondation Raoul Follereau : à l’époque, les malades se comptaient par centaines et les déplacements étaient autrement plus pénibles, au milieu des marécages. En cette saison sèche, le niveau du fleuve Ouémé est bas et nous pouvons traverser la vallée par une piste surélevée. De part et d’autre de la piste, des plantations de piment et de maïs seront bientôt recouvertes par les crues. Arrivés à l’embarcadère, Bienvenu annonce : « Ici il nous faut prendre la pirogue puis un zem (taxi moto) pour rejoindre le centre de santé où le relais communautaire nous attend. »

Arrivés à l’embarcadère, il faut emprunter une pirogue. ©FRF-Marie-Capucine Gaitte
Au plus près des populations
Médecin de santé publique, le Dr Perrin Catraye accompagne, lorsqu’il le peut, Bienvenu Lalo, lors des tournées dans les centres de santé : « Le nombre de nouveaux cas d’ulcère de Buruli a diminué en 30 ans, mais la plupart des malades que nous recevons aujourd’hui présentent des lésions étendues (classée en catégorie 3) pouvant conduire à des handicaps. Il est donc très important d’aller les chercher. » Chaque semaine, Bienvenu Lalo se rend ainsi dans les centres de santé de la vallée de l’Ouémé le lundi, et dans ceux du Plateau le mercredi.
À ces tournées se sont récemment ajoutées celles de la dermatologue, Dr Akimath Habib, recherchant les cas de lèpre.
Cette stratégie vise à rapprocher les missions de dépistages des populations, comme l’explique le directeur du CDTLUB de Pobè, Oswald Attolou : « Notre objectif, c’est d’aller au-devant des malades, de leur donner accès aux soins en nous rendant dans leurs villages ou dans les centres de santé proches de chez eux. En dépistant tôt, le risque de développer des invalidités est ainsi limité, et les personnes une fois guéries se réintègrent plus facilement ».
À l’embarcadère faisant face à l’île de Gbêko, des femmes vont et viennent le long du rivage, transférant du sable. La vente de sable est une source de revenus essentielle pour la population avoisinante. Bienvenu et Pierre observent la scène, et déplorent de voir les femmes marcher dans l’eau pieds nus : « Les gens continuent de travailler dans l’eau, pour pêcher ou extraire le sable. Or on sait que l’ulcère de Buruli est présent dans les zones humides, chez des populations régulièrement en contact avec l’eau. » Dans la pirogue, l’infirmier poursuit : « L’île de Gbêko où nous nous rendons est une de ces zones où l’ulcère de Buruli est toujours endémique. Hier j’ai appelé les patients que je souhaite revoir pour un suivi et le relais communautaire veut me présenter deux cas suspects. Mais on ne sait jamais qui on va trouver ! »

Les soignants déplorent de voir ces jeunes femmes travailler dans l’eau sans protection. ©FRF-Marie-Capucine Gaitte
Quand les malades ne sont pas au rendez-vous
Arrivé sur l’autre rive, Bienvenu saisit sa mallette rouge et saute sur une moto. Quelques hameaux plus loin, nous atteignons le centre de santé de l’île. Un homme nous y attend : Julien Zounnoukon est l’un des sept relais communautaires de l’île, assurant les premiers soins et le suivi de la population. « Je suis devenu relais communautaire en 1990 pour servir ma communauté : les habitants rencontrent beaucoup de difficultés par ignorance, et n’aiment pas venir au centre de santé, c’est à nous de leur expliquer qu’ils ont une maladie et qu’ils peuvent en guérir ». Ce matin-là, Julien Z. semble contrarié : les deux patients qu’il avait convoqués ne sont pas venus. Le premier a préféré sauver ce qu’il pouvait de son champ inondé dans la nuit. La seconde est une fillette de neuf ans qu’avait déjà rencontrée Bienvenu et dont les analyses ont confirmé le diagnostic d’ulcère de Buruli. L’équipe soignante est inquiète : le père de l’enfant refuse de l’amener au CDTLUB pour qu’elle y soit hospitalisée et préfère la conduire chez un tradithérapeute.

Julien Z. est relais communautaire depuis 1990 sur l’île de Gbêko. ©FRF- Marie-Capucine Gaitte
L’infirmier explique : « Au départ, les plaies dues à un ulcère de Buruli sont indolores et les gens poursuivent leurs activités sans trop s’en soucier. Quand la plaie s’aggrave et qu’une hospitalisation devient nécessaire, ils appréhendent : que vont devenir leur famille, leur champ ? Car l’hospitalisation pour la prise en charge d’une plaie de grave peut durer jusqu’à un an. » Un dialogue s’ouvre alors entre les malades et l’équipe de Pobè qui leur indique que la Fondation Raoul Follereau prend en charge les frais d’hospitalisation et et peut leur proposer un accompagnement social. Les échanges sont facilités par la présence de Pierre Detounou, lui-même originaire de la vallée de l’Ouémé : « on parle la même langue, on discute, je les rassure et leur montre les photos avant/après des patients guéris, c’est ainsi qu’on gagne leur confiance ».
Les heures passent. L’infirmier prend en charge certains patients venus pour un contrôle de la cicatrisation de leurs plaies, d’autres pour des affections de la peau. Mais nulle trace de la fillette ni de son père. « Nous sommes inquiets de ne pas voir l’enfant, sa plaie était déjà ulcérée et elle souffrait ; il faut qu’on la retrouve, si nécessaire nous ferons appel aux autorités locales. »

Certaines semaines, lors de ces tournées, les équipes de Pobè reçoivent en consultation une centaine de personnes. ©FRF-Marie-Capucine Gaitte
La route continue
Bienvenu et Pierre finissent par plier bagage. Sur le fleuve, les pirogues continuent leurs allées et venues entre les deux rives. Nous mettons à peine dix minutes pour traverser l’Ouémé en cette saison sèche, mais pendant les crues, en juillet-août, il faut compter jusqu’à une heure et demie de navigation. Deux jours plus tard, sous quarante degrés, nous retrouvons Bienvenu Lalo sur les routes du Plateau. Dix-sept centres de santé sont au programme, certains en bordure d’une route bitumée, d’autres au bout de longues pistes traversant les palmeraies. « Ces tournées sont importantes : les gens savent que nous venons le mercredi. Certains mois, nous voyons plus d’une centaine de personnes. »
Semaine après semaine, Bienvenu, Pierre et leurs collègues reprennent ainsi la route. En 2025, les quipes du CDTLUB de Pobè ont réalisé 130 sorties, prenant en charge 2 572 personnes atteintes de lésions cutanées, parmi lesquelles ont été dépistés 8 cas de lèpre et 39 cas d’ulcère de Buruli. Par-delà les rives et les pistes, un même souci guide les équipes : gagner du temps sur la maladie, en allant chercher les malades avant que les lésions ne deviennent invalidantes.

Une équipe du CDTUB de Lalo en charge des tournées hebdomadaires : Pierre Detounou, Bienvenu Lalo, Dr Perrin Catraye ©FRF – Marie-Capucine Gaitte
