Au nord-ouest de Madagascar, Sœur Mauricia est la responsable du centre de traitement de la lèpre de Port-Bergé. Dans une région endémique au réseau routier limité, elle se rend tous les mois dans les villages, avec le soutien de la Fondation Raoul Follereau, visiter les malades isolés.

 

La brousse s’éveille sous de claires lueurs.  Les premières charrettes paraissent sur la route, au pas lent des zébus. Au sortir de Port-Bergé, dans la région Sofia, deux véhicules empruntent la route nationale en direction du sud : des médecins du Programme national de lutte contre la lèpre (PNL) et de la Fondation Raoul Follereau accompagnent Sœur Mauricia pour une mission dans les villages. Depuis trois ans, la responsable du dispensaire lèpre de Port-Bergé multiplie ces visites. « Beaucoup de malades traités en ambulatoire ou d’anciens malades rentrés chez eux ont peur de retourner au dispensaire. Ils ont honte. Honte du regard de leurs voisins, du rejet de leur famille, et ils n’ont pas d’argent pour venir en taxi-brousse… Pourtant il nous faut suivre l’évolution de la maladie ». La voix pudique se fêle, mais le regard est doux et déterminé. À Madagascar, le réseau de routes goudronnées est limité et de nombreux territoires enclavés : 17 millions de personnes vivent à plus de 2 kilomètres d’une route. Alors à pied, à bicyclette, à moto, en voiture ou en pirogue, Sœur Mauricia parcourt chaque mois des centaines de kilomètres pour rejoindre les malades, suivre leurs traitements et effectuer des dépistages. Seule la saison des pluies peut parfois retenir cette femme énergique et dévouée d’atteindre les hameaux les plus éloignés de son district sanitaire, à près de 200 kilomètres de Port-Bergé.

À pied, à bicyclette, à moto, en voiture ou en pirogue, Sœur Mauricia parcourt chaque mois des centaines de kilomètres pour rejoindre les malades,. ©Marie-Capucine Gaitte

En chemin vers les villages, il faut souvent quitter le véhicule pour traverser les passages obstrués. ©Marie-Capucine Gaitte

 

Le long de la route, un centre de santé de base forme un repère pour Sœur Mauricia qui indique bientôt la piste à suivre. Un orage a éclaté dans la nuit et gorgé d’eau les sillons de terre rouge. Par trois fois les véhicules doivent s’arrêter, menaçant de s’embourber : un quotidien pour ces soignants qui parcourent le pays en toute saison. Leur destination apparaît au terme d’un long détour. Juché sur une colline, le village d’Andranomiditra rassemble un millier d’habitants réunis dans plusieurs hameaux. Comme 80% de la population malgache, les habitants y vivent de l’agriculture (le manioc, le maïs) et les conditions de vie sont précaires, les cases faites de terre et de branchages.

Un groupe d’habitants rassemblés par le chef de village attend les soignants. Ce dernier a rencontré Sœur Mauricia quelques mois auparavant et, sensibilisé par elle à la lèpre, il la tient informée des signes suspects – taches sur la peau, griffes – observés dans sa communauté. La religieuse soignante s’apprête donc, ce matin-là, avec l’aide des deux médecins venus de la capitale, à examiner toutes les personnes présentant des maladies de peau. Le docteur Mbolamanana Andrianiriana, coordinateur du PNL explique l’importance de ces dépistages actifs dans les villages : « Au cours des 10 dernières années, on décompte en moyenne 1500 nouveaux cas de lèpre par an – une cinquantaine pour le district de Port-Bergé. Il nous faut continuer de dépister activement les malades et retrouver ceux perdus de vue pour freiner la transmission. Tout ce travail, nous le faisons main dans la main avec la Fondation Raoul Follereau. » D’abord hésitants, les habitants se présentent un à un aux soignants qui les auscultent, testent leurs réflexes nerveux, leur expliquent la maladie le cas échéant. Un temps de sensibilisation est organisé tandis que Sœur Mauricia et le chef du village partent à moto en quête des absents ayant quitté tôt le village pour le marché hebdomadaire. En fin de matinée, sous un soleil déjà écrasant, tous ceux présentant des dermatoses ont été examinés et quatre nouveaux cas de lèpre ont été dépistés. Sœur Mauricia sait déjà qu’elle y reviendra pour surveiller l’évolution de la maladie et s’assurer du bon suivi des traitements.

Sœur Mauricia pratique une biopsie cutanée afin de faire confirmer son diagnostic au laboratoire. ©Marie-Capucine Gaitte

Le village d’Andranomiditra rassemble plusieurs hameaux où vivent un millier d’habitants, le dépistage du jour se tient dans l’un de ces hameaux ©Marie-Capucine Gaitte

« Elles font un travail admirable »

 

Il est 15h lorsque Sœur Mauricia rentre au dispensaire. Le déjeuner attendra : d’un pas léger et le rire communicatif, faisant fi de la fatigue, elle se dirige vers les chambres des malades. « Rendre le moral aux malades, c’est très important, le premier médicament qu’on leur donne, c’est le courage et des explications sur la lèpre » souligne-t-elle.

Le centre de Port-Bergé peut hospitaliser cinq malades de la lèpre ; ceux-ci sont soignés là en raison de complications liées à la maladie ou au traitement. Dans une chambre, un homme est assis sur son lit, le pied relevé. Son regard s’éclaire en apercevant la soignante. « Je suis allée visiter ce monsieur il y a trois semaines au village. Il prenait bien son traitement mais ne pouvait plus se déplacer et restait toute la journée dans sa case à cause d’un mal perforant plantaire. Je lui ai proposé de m’accompagner au centre, il faudra deux mois pour soigner son pied. » Sœur Mauricia peut passer des nuits entières à veiller les malades souffrants, tel cet autre patient arrivé avec une forte fièvre et des nodules causés par la lèpre. Les frais d’hospitalisation et de soin sont financés par la Fondation Raoul Follereau.

 

Sage femme de formation, Soeur Mauricia a été nommée responsable du dispensaire lèpre de Port-Bergé en 2014. ©Marie-Capucine Gaitte

Le centre de Port-Bergé peut accueillir cinq malades en hospitalisation. ©Marie-Capucine Gaitte

 

« Dans ces centres confessionnels, les sœurs font un travail admirable » témoigne le docteur Bertrand Cauchoix, médecin et représentant de la fondation à Madagascar, « elles ne comptent pas leurs heures auprès des malades et ont développé des compétences telles qu’elles peuvent prendre en charge de manière excellente le handicap de la lèpre ». Sage-femme de formation, Sœur Mauricia a été nommée responsable du centre de Port-Bergé en 2014 par sa congrégation – « bien qu’à l’époque je ne connaissais rien à la lèpre » se rappelle-t-elle. Le docteur Cauchoix lui a alors proposé de suivre une formation et est revenu la superviser régulièrement par la suite. « Il m’a beaucoup aidée » exprime-t-elle, reconnaissante.  Avec le soutien de la fondation, du PNL et d’un médecin de l’hôpital voisin, la religieuse a tenu, seule, le dispensaire durant six ans. D’année en année, elle a gagné en compétences, apprenant à dépister la maladie, suivre les traitements, effectuer les soins. En 2020, deux jeunes infirmières l’ont rejointe auxquelles elle confie depuis lors le dispensaire lorsqu’elle se rend, deux à six fois par mois, dans les villages du district.

Le soir tombant, au cœur de la ville, la maison des religieuses bourdonne du chant des grillons et des rires enfantins. Âgées de 4 à 17 ans, une trentaine de jeunes filles issues de familles dans le besoin sont accueillies à l’internat attenant à la maison des sœurs. Sœur Mauricia aime à les retrouver, après ses journées auprès des malades, et suivre leurs devoirs scolaires. Trois d’entre elles sont enfants d’anciens malades soignés aux centre et reçoivent une bourse scolaire de la fondation. Dans un coin, quelques-unes se nattent, d’autres jouent avec les plus petites ; chacune apprend à piller le maïs, puiser l’eau, nettoyer son linge. Un esprit familial règne là auquel tient Sœur Mauricia. Trouvant toujours à offrir son énergie et sa joie à chacun, la soignante est de ces acteurs clefs de la lutte contre la lèpre à Madagascar.

 

Les religieuses accueillent une trentaine de jeunes filles dans l’internat jouxtant leur maison, dont des enfants d’anciens malades de la lèpre.  ©Marie-Capucine Gaitte

 

 

Ce reportage réalisé par RFI à Madagascar peut aussi vous intéresser :

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